Près de Tortone coule la Scrivia. Anselme, après avoir passé cette rivière, vint dîner à Serravalle où, comme ce nom l'indique, se resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne voisine de ce village qui s'étendait en longueur au fond de la vallée, les tours crénelées d'un château fort annonçaient noblement aux deux Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire. C'était le château de Blaise d'Assereto à qui Serravalle fut donné par la République pour prix de ses exploits.
Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remportée par les Génois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-même, forcé de rendre son épée, voulut la remettre à un Giustiniani, parce que le titre de prince de Chio appartenait à cette maison génoise.
De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indifférent. En dépit des deux siècles qui s'étaient écoulés depuis l'établissement de sa famille aux Pays-Bas, où elle s'était complétement naturalisée, il associait encore, aussi bien que son fils, Gênes à Bruges et à la Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement pour la patrie de leur ancêtre Obizzo et ne savent même si ce sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur Gênes.
De Serravalle jusqu'à cette dernière ville, ce n'étaient que villages suspendus au penchant des montagnes ou s'étendant à leurs pieds. L'aspect de quelques-uns annonçait l'opulence; tous abondaient en population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air dispos et joyeux de ces montagnards, la beauté et la douceur de leurs compagnes.
Parvenus à une longue rue bordée de hautes et somptueuses maisons de marbre, ils demandèrent si c'était là Gênes. On leur répondit que ce n'était qu'un village appelé Saint-Pierre d'Arena; il pouvait cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles seulement le séparait de Gênes, et l'intervalle était rempli par quantité de maisons de campagne qu'on voyait s'élever de tous côtés.
Ce n'était pas un des moindres ornements de Gênes que ces riches et riantes demeures, semées sur les montagnes qui l'environnent, dans un rayon de 3 à 4 milles. On eût moins dit des habitations de particuliers que des palais et des châteaux. Tout autour s'étendaient des jardins délicieux, pleins de fruits que les Génois débitaient dans tous les pays du monde, ou des vignobles cultivés avec un art particulier. Ces maisons de plaisance excédaient en nombre celles que nos voyageurs virent près de Florence, dans la vallée de l'Arno. Les premières, réunies, eussent formé une ville plus grande que Gênes, et lorsqu'on était en mer et que l'on appercevait cet assemblage de constructions où brillait un art merveilleux, on croyait contempler une ville immense et magnifique.
Enfin Gênes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se réjouirent d'appartenir, par leurs ancêtres, à une si belle et si noble cité. En arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une hôtellerie où furent également placés ses chevaux; pour lui, il descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des devoirs de l'hospitalité qui unissait les deux familles. Cette grande maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressèrent, à l'envi, à fêter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno, Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un des Adorno avait entouré la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes les dames de sa maison s'y trouvaient réunies, et pour la bienvenue de cousins arrivés de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches qu'élégants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jérôme Adorno, frère du second Antoniotto, fut l'objet, à son arrivée à Venise, de la part de Paul Jove. Le célèbre écrivain s'empressa de le prier à dîner, avec douze dames vénitiennes des plus renommées pour leur beauté.
Dominique Adorno, fils de celui qui avait donné au sire de Corthuy une si aimable fête, et d'autres membres de la même maison servirent de guides à nos voyageurs. On les fit monter à la tour qui s'élève sur un rocher, à l'entrée du port. De là ils apercevaient Gênes s'étendant en amphithéâtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme en cet endroit la Méditerranée: «Nous ne nous souvenons pas,» dit leur itinéraire, «d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui, du dehors, offre un plus agréable aspect.»
Toute cette description de Gênes est un morceau curieux, plein de détails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner à quelques extraits:
«Gênes a deux enceintes qui datent d'époques différentes. Cette ville renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de même matière et des portes de fer, ainsi que d'admirables églises. Il y a dans chaque quartier une fontaine où l'eau est conduite par des aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous côtés par des tuyaux.»