Le chevalier dîna ce jour-là à Borghetto et vint passer la nuit à la Spezzia. Il espérait continuer sa route le lendemain matin; mais les pluies qui régnaient depuis quelques jours avaient tellement enflé la Magra, qui sépare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord d'être arrêté au bord de cette rivière. Il la franchit néanmoins, dans l'après-dînée, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V dont nous avons raconté la fin. Cette ville, annexée au duché de Gênes par Antoniotto Adorno, avait été donnée, par le duc de Milan, à Louis de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins à la République de Florence. Anselme, après avoir passé par Massa et Lavanza, et couché à Pietra Santa, arriva pour dîner à Pise, où il donna deux jours de repos à ses chevaux fatigués.

Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts de marbre, «voûtés,» dit l'Itinéraire, «comme ceux de Bruges.» Ils trouvèrent les rues de Pise spacieuses et agréables, et les maisons qui les bordaient élevées et assez belles; mais c'est surtout la cathédrale et le Campo Santo qui attirèrent leur attention.

Dans l'église, ils remarquèrent des châteaux en bois, artistement sculptés et peints, suspendus aux voûtes de la nef. Ils représentaient autant de villes, autrefois sujettes de Pise; à son tour, elle l'était devenue de Florence, et ce trophée d'une ancienne puissance n'était plus qu'un monument de l'instabilité des choses humaines.

Le chevalier et ses compagnons admirèrent fort les colonnes de marbre torses ou curieusement sculptées, et de diverses couleurs, qui ornent extérieurement cette cathédrale, ainsi que ses portes de bronze et une figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la façade occidentale. Ils trouvèrent le campanille fort agréable à voir; mais l'Itinéraire ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement n'était point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le baptistère, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la statue de bronze doré de Saint-Jean et les pavés en mosaïques où sont représentées d'admirables histoires. Le Campo Santo leur parut semblable aux cloîtres d'Italie, formés d'une galerie qui entoure un vaste préau. «Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou sculptées,» dit Jean Adorne dans l'Itinéraire de son père, «qu'il nous eût fallu des jours entiers pour voir en détail tout ce que ces lieux offrent de curieux.» Le jeune écrivain compare entre eux le Campo Santo de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jérusalem, qu'il avait également visités, et donne la palme au monument toscan.

Anselme quitta Pise le 12 avril après midi. Il alla rejoindre à Poggio Bonzi, que l'Itinéraire appelle Pungebuns, la route directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36]. Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperçut à l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de clochers et de grands édifices... C'était Rome!

VII

Paul II.

Rome ancienne et Rome moderne. — Charles-Quint et les Barberini. — L'audience du pape. — Pierre des Barbi. — Ligue contre les Turcs. — Borso d'Est. — Office du jeudi saint. — Les sept églises. — Le banquet. — Le cardinal de St-Marc. — Cortége du jour de Pâques. — Le sire de Corthuy délégué pour porter le dais. — Les grandeurs déchues et les ruines. — Les despotes de Morée. — La reine de Bosnie. — Alexandre Sforce. — Le sénateur de Rome. — Anselme Scott. — Messe pontificale. — Viva Papa Paolo! — Deuxième audience. — Départ.