La Rome qu'Anselme visita n'était point celle que l'on voit aujourd'hui. De la nouvelle église de Saint-Pierre, la tribune seule (l'abside) commençait à s'élever de quelques pieds au-dessus du sol. Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le Corso ses palais, le Vatican Raphaël; la Trinità di Monti n'était point commencée; le vieux Capitole portait déjà l'église de Sainte-Marie (Ara Cœli) et le palais sénatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni ses degrés, ni ses colonnes, ni ses trophées. En un mot, la Rome de Léon X et de Jules II n'était pas encore venue se placer à côté de la Rome antique.

Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les Barberini n'avaient point hâté l'œuvre des siècles, et des restaurations nécessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni étayé de murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithéâtre Flave, ni arraché des flancs du vieux géant les arbres et les buissons qui le ceignaient de leur verdure.

Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs classiques, furent saisis d'admiration à la vue de «ces ruines colossales, de ces étonnants débris d'édifices écroulés, qui font voir assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes, et remplissent l'âme d'étonnement et de regrets.»

Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au loin, des ordres non moins respectés que ceux qu'appuyaient autrefois les légions. Aussi nos voyageurs répétaient-ils avec un poëte chrétien:

Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
Ton empire est plus grand: tu règnes par la foi[37].

Dès le lendemain de son arrivée, Anselme, accompagné de son fils, fut admis auprès du souverain pontife, dont ils baisèrent tous deux le pied; mais aussitôt que le chevalier se fut acquitté de ce pieux devoir, le saint-père lui tendit la main qu'il baisa également[38]. Ce pape était Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avénement, sous le nom de Paul II.

Son premier soin fut de chercher à réaliser le projet de guerre sacrée auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (Æneas Sylvius, de la maison de Piccolomini) avaient vainement consacré leurs efforts. On lui reproche de s'être laissé distraire de cette vaste entreprise par les intérêts particuliers du saint-siége; mais les progrès toujours croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et assiégeaient Négrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul, alors, s'appliqua à la pacifier et à la réunir dans une ligue générale qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de Modène et de Reggio, et publiée le 23 décembre 1470. Le pape s'occupait également à exciter à la défense de la chrétienté l'Allemagne et son indolent empereur, Frédéric III. Le roi d'Aragon et le grand maître de Rhodes devaient s'unir aux confédérés, et, du fond de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main à l'Occident.

Le duc de Bourgogne avait une part dans ces négociations. Sa politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne et de Gueldre; Paul, en effet, déjoua les plans de Louis XI par une bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trône de Castille, et concourut à armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait détrôné son père.

Ces objets, et surtout les négociations avec la Perse, ne furent pas étrangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction particulière. Dans cette première entrevue, Sa Sainteté lui accorda, pour lui-même et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui annonça ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien et lui assigna, à cet effet, une seconde audience pour le jour de Pâques.

C'est le jeudi saint que la première avait eu lieu; ce jour-là, le baron et Jean Adorne assistèrent aux offices célébrés par le pape, les cardinaux, les archevêques, les évêques et tout le clergé. Ils virent aussi le souverain pontife laver les pieds à douze pauvres, vêtus de blanc, et les servir à table, avec les cardinaux.