Le lendemain, nos Flamands visitèrent les sept églises de Rome, c'est-à-dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran, Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure, et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sébastien, Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent.

Le samedi saint, ils se rendirent, à cheval, au palais pontifical, où Anselme entendit la messe célébrée par le souverain pontife; après quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils, à un repas auquel Sa Sainteté les avait fait inviter. «Ce cardinal,» porte l'Itinéraire «est fort aimé du pape et à juste titre; car, outre qu'il est également de la maison de Barbi, c'est un prêtre pieux et d'une vie très-sainte.»

Le jour de Pâques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical; il venait grossir le pompeux cortége de princes et de grands qui devaient escorter le pape jusqu'à Saint-Pierre. Comme ambassadeur du duc de Bourgogne, il était délégué par ce prince pour porter le dais de Sa Sainteté; sept autres seigneurs lui étaient associés dans cet office.

Paul II était âgé d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait des traces de la noblesse et de la beauté qui avaient distingué ses traits: il s'avançait majestueusement sous le dais, escorté de cardinaux, d'archevêques, de prélats et d'autres personnages éminents. Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intérêt à ce cortége, ce sont les grandeurs déchues qu'on y voyait réunies, débris refoulés dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.

C'est ainsi qu'on remarquait là, selon l'Itinéraire, les deux frères du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes de Morée. Suivant plusieurs auteurs, l'aîné, Thomas Paléologue, était mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beauté, qui épousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un témoignage de visu que celui de nos voyageurs. Près de ces princes paraissait avec son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre rapport; car, d'après une inscription donnée par Ciacconius[39], elle était veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait veuve de l'infortuné Étienne que le sultan avait fait décapiter ou, selon d'autres, écorcher vif, après l'avoir engagé, par de perfides promesses, à lui livrer ses forteresses. Le cortége comprenait encore deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galéas et seigneur de Pesaro.

Après avoir raffermi par la victoire de Troja le trône de Ferdinand, roi de Naples, exercé la charge de lieutenant général de ce souverain, puis de grand connétable du royaume, et porté le titre de duc de Sora, il était maintenant général des troupes pontificales ou capitaine de l'Église romaine. A ses côtés marchait le sénateur de Rome, de la maison de Gonzague, fils de Jean-François II du nom, créé marquis de Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de Campo-Fregoso, noble Génois, revêtu à trois reprises de la dignité ducale, mais forcé autant de fois à descendre du trône, par sa propre famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantité de princes, notamment celui du roi d'Écosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de nos jours, les lettres ont prêté plus d'éclat que n'en peuvent donner les dignités: il s'appelait Scott; son prénom était Anselme.

A la messe, qui fut célébrée par le pape, le chevalier brugeois fut admis, avec tous ces personnages illustres, à la communion sous les deux espèces. Ils reçurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Sainteté qui leur fit ensuite présenter le calice par un cardinal. Après avoir bu le vin consacré, chacun donnait à ce prince de l'Église le baiser de paix, sur la joue gauche. La messe terminée, le souverain pontife fut porté sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bénit le peuple assemblé, après avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On annonça en même temps que, dorénavant, l'année du jubilé reviendrait de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit retentir l'air du cri de: Viva papa Paolo!

Le pape retourna ensuite, avec son cortége, au palais. Arrivé devant la porte de sa chambre, il fit signe de la main à Anselme Adorne d'approcher. Lorsque celui-ci eut obéi, Paul II lui donna sa bénédiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres des infidèles outre mer; puis, prenant un riche agnus Dei, tout brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du chevalier.

La permission qu'Anselme venait d'obtenir, était requise sous peine d'excommunication. En 1302, Clément V avait même interdit tout commerce avec les infidèles.

A peine nos voyageurs étaient-ils arrivés à Rome, qu'il fallut songer au départ. La caraque génoise sur laquelle ils avaient arrêté leurs places devait sous peu avoir complété sa cargaison, et alors au premier vent favorable, ces navires mettaient à la voile sans attendre les passagers. Tout retard, chaque jour de planche, comme on le dit maintenant, eût été pour les armateurs une perte trop considérable.