L'ambassadeur d'Écosse, qui, pendant le séjour du baron de Corthuy à Rome, s'était montré pour lui plein de prévenances, avait aussi le dessein de se rendre en Palestine et désirait vivement accomplir avec lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprêts à faire, il crut pouvoir, sans inconvénient, différer son départ de peu de jours. Le chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'exécution de son plan, quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pâques.

Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu'à trois milles hors de Rome. Là, on se sépara, Anselme Scott, Franqueville, Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mêlant à leurs adieux le vœu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits! L'ambassadeur d'Écosse, arrivé à Gênes deux jours après le départ de la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville, Odomaire et Colebrant, sur les galères des pèlerins, où des gens de tous pays, entassés dans un étroit espace, s'infectaient mutuellement de leur haleine. Là, ils prirent le germe de l'affreuse contagion à laquelle ils succombèrent tous quatre.

Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mépris pour les dangers lui épargnaient l'un des plus redoutables de ceux auxquels son entreprise l'exposait en un temps où l'on était loin de voyager avec la facilité et la sécurité qu'on rencontre, de nos jours, dans des courses bien plus lointaines.

VIII

Corse et Sardaigne.

La barque de Martino. — St-Pierre-in-Gradus. — L'agrafe et l'étoile. — Porto Venere. — Le mal de mer. — Les provisions de voyage. — Relâche forcée. — Conserves et dragées. — La caraque d'Ingisberto. — Les Corses. — Jean de Rocca. — Bonifacio. — Le roi d'Aragon et la chaîne du port. — Jacques Benesia. — La Sardaigne. — Algeri. — Les belles juives. — Les doubles prunelles. — Les forbans. — Aristagno. L'île de Semolo. — Le cap de Carthage. — La Goulette. — Télégraphie moresque.

En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux à un marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils étaient tellement harassés qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.

Anselme loua, à Pise, une petite barque dont tout l'équipage se composait du patron, nommé Martino, qui était de Rappallo, avec un jeune garçon pour surcroît. Le chevalier se proposait de descendre l'Arno et de suivre ensuite la côte jusqu'à Gênes. Une tempête le retint deux jours à Livourne. Pour mettre son temps à profit, il alla voir, à deux milles de là, une grande et belle église appelée Saint-Pierre-in-Gradus. Suivant la tradition, elle aurait été fondée par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses disciples, et consacrée par saint Clément. On y remarquait une antique image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable «à une pierre précieuse de la grosseur d'une fève, et dont l'éclat était si vif qu'on eût cru en voir jaillir une étincelle aussi brillante qu'une étoile.» Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres précieuses orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique ce passage de l'Itinéraire.

Quoique la mer continuât à être bien agitée, Anselme, craignant de manquer l'occasion du départ pour la Barbarie, se décida à braver le gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frêle esquif, sur la surface unie de la Méditerranée, observant la transparence de son eau azurée et les roches poétiques de ses rives; mais la chose est tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son écume. Notre chevalier et ses compagnons ne laissèrent pas de remarquer, sur la côte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout Porto Venere, à propos duquel l'Itinéraire cite, sur l'embouchure de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse; mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mémoire au jeune écrivain, car il avoue qu'il était fort maltraité par le mal de mer, et rien ne s'accorde moins avec la poésie.