Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodité (nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de personnes y échappent constamment et dans toute occasion. Les amples provisions dont le prudent Martino s'était muni pour ses passagers seraient restées intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-même avec son second. Arrivé au point du jour à Rapallo, on fut forcé d'y chercher un abri; mais, enfin, après avoir encore relâché à Recco, le chevalier arriva à Gênes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une pénible navigation.

Pendant ce nouveau séjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy continua à s'y voir comblé de prévenances par les hommes les plus distingués de Gênes. C'était à qui enverrait pour son usage, à bord de la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides, bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la dragée et des confitures sèches, celui-là des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait être utile à des navigateurs, ou même seulement contribuer à rendre le trajet plus agréable, rien ne fut oublié par leur prévoyante bonté, honorable à la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau était, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de mailles, de cuirasses, monté de 110 hommes et commandé par un brave capitaine génois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de défense qu'il avait préparés ne devaient pas être inutiles.

Le 7 mai, tout était prêt pour le départ. Après avoir pris congé des nobles génois dont ils avaient reçu tant de marques de considération et de bienveillance, Anselme et son fils montèrent à bord avec la petite suite du chevalier. C'était une de ces belles soirées dans lesquelles la Méditerranée semble appeler les navigateurs. On déploya les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des trompettes, le vaisseau quitta le port.

En cinglant vers Tunis, la caraque côtoya ces deux îles placées entre l'Europe et l'Afrique comme les débris d'une colossale jetée, œuvre des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prévoyait guère les destinées de la première, ni que la France, s'emparant de ses âpres rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont là de tes coups! Désormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionné, quiconque verra poindre à l'horizon ces montagnes, y lira un nom livré à des jugements contraires, mais qui ne doit point périr.

Notre auteur, qui n'était pas dans de tels secrets, parle assez légèrement des habitants de cette île à jamais fameuse. C'est, dit-il, un peuple fier, sauvage, indomptable, retraçant, dans sa langue et ses mœurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples. Le sire de Corthuy vit dans cette île, à 25 milles l'un de l'autre, les ports de Calvi et de Simarca; près de celui-ci s'élevait, à quelque distance de la mer, le château d'un Corse appelé Sigas, qui, «avec la valeur et la férocité propres à sa nation, dominait au loin sur des paysans et des marins répandus dans les montagnes, qu'il était presque impossible de dompter.» Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe d'Ajaccio, dont l'entrée offre des rochers appelés sanguinaires par les marins. «Il y a,» ajoute l'Itinéraire, «plusieurs autres ports, mal habités, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques qui obéissent à un Corse nommé Jean de Rocca, le plus insigne forban qui infeste la mer.»

Il faut se souvenir que nos deux voyageurs étaient originaires de Gênes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations à la même source. En ce temps, la Méditerranée et ses îles appartenaient, sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vénitiens, les Génois. Ceux-ci possédaient, en Corse, Bonifacio, «la plus grande ville de l'île, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un excellent port.»—«Souvent,» ajoute notre manuscrit, les princes voisins se liguèrent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts vinrent échouer contre la valeur génoise.»

L'Itinéraire en cite, avec complaisance, un exemple: «Il y a environ cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le siége de Bonifacio, par terre et par mer, avec des forces considérables. Les habitants, en proie aux horreurs de la famine, implorent des secours à Gênes. On leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargés d'armes et de vivres; mais lorsque l'escadre arrive à l'entrée du port, elle la trouve barrée au moyen d'une forte chaîne de fer. L'amiral génois, par une inspiration héroïque, prend le vent et revient, toutes voiles dehors, donner contre la chaîne avec tant d'impétuosité qu'elle se brise. Entré ainsi dans le port, il força le roi d'Aragon à la retraite. Nous vîmes à Gênes un fragment de cette chaîne que l'on conserve comme un monument et un trophée d'un exploit si merveilleux.»

Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirmé par Petrus Cyrneus (de Rebus corsicis, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui rompit la chaîne: l'amiral était Jean de Campo-Fregoso, frère du doge Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer à Rome.

La Sardaigne parut à nos voyageurs fertile en froment, riche en bétail et en chevaux excellents, habitée, enfin, par un peuple robuste, fier et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y étaient également malsains. Après avoir longé quelque temps la côte occidentale de l'île, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri, à cinq milles de cette ville.

On mit à la mer une chaloupe, où nos Flamands s'empressèrent de descendre pour aller visiter Algeri. C'était une petite ville, avec de bonnes murailles, peuplée principalement de Catalans qui s'adonnaient à la pêche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier et son fils allèrent voir le quartier de ceux-ci: il était clos de murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants. Parmi eux, nos voyageurs aperçurent quelques femmes dont la beauté les frappa. Le maintien de ces filles d'Israël était plein de noblesse et de décence, et l'éclat de leurs charmes était encore rehaussé par un costume aussi riche qu'élégant.