Il paraît qu'en les contemplant, l'auteur de l'Itinéraire ne craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura que des femmes sardes étaient pourvues, et qui, lorsqu'elles s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces femmes, et il ajoute naïvement qu'il se souciait peu d'en voir.

Anselme, après avoir parcouru la ville, s'apprêtait à rentrer dans la chaloupe; mais il découvrit, entre le rivage et la caraque, une barque pleine d'hommes armés qui semblait épier son retour. C'étaient des pirates qui étaient entrés dans le port pour s'emparer de lui et de ses compagnons. Pensant trouver protection auprès des magistrats, il alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait à quel parti s'arrêter, quand d'autres embarcations paraissent.

Ingisberto avait aperçu la sinistre barque; se doutant de l'embarras des voyageurs, il avait mis à la mer deux grandes chaloupes, les avait munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes bien armés. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat. L'artillerie retentit au milieu de nuages de fumée. Enfin, les forbans sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur leur vaisseau.

La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son courage, les félicitations mutuelles au retour, ses remercîments au capitaine, ses éloges aux braves qui venaient de combattre, ce sont là autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'étendre, mais qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'Itinéraire écrit sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne paraît que pour exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude envers les puissances célestes. Un peu plus, chez lui, de préoccupation de soi-même et de cette forfanterie qui fait rarement défaut aux voyageurs, nous eût fourni des traits et des couleurs qui auraient animé notre esquisse.

Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la même côte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'île, avec un port très-fréquenté: elle appartenait à un marquis puissant, toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obéissait la Sardaigne. C'était sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arborée, dont il est question dans l'histoire des Républiques italiennes.

Après avoir passé devant la petite île montueuse de Semolo, où le roi d'Aragon se proposait de construire un château pour tenir en bride les barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap où fut Carthage.

A l'est s'ouvre un golfe, séparé par une langue de terre d'un lac avec lequel il communique par un étroit canal percé au travers de cette digue et qu'on nomme la Goulette. C'est au fond du lac qu'a été bâtie l'importante ville de Tunis, alors le siége principal de la puissance arabe.

A l'entrée du canal on voyait de vastes bâtiments, des châteaux et des tours élevées, construits par les Maures pour la défense de l'Afrique. Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrétiens, ils tenaient constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes, qui faisait bonne garde. Dès qu'un navire entrait dans le golfe, un signal répété de château en château en portait rapidement la nouvelle jusqu'à Tunis.

La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'être signalée de la sorte. Aussitôt qu'elle eut jeté l'ancre, Anselme Adorne se rendit à terre, empressé de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant lui l'islamisme.