Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le saab (seigneur), chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa Descripcion de Africa, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle el Almoxarife major, que le huitième rang dans les officios principales de Corte, aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la police des étrangers.
Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc, avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé pour l'intérieur.
De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi «le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre les princes maures.»
Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre, jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.
Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient appeler saints (Morabeth) fondèrent un empire dont Maroc fut le siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les Mohaweddin[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs, étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait rachetée.
Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques les plus puissants et les plus sages de sa race.
Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient évalués à un million de doublons ou ducats.
Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans l'Itinéraire, Casabé (Casbah). C'est, sans doute, le Bardo des voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.
Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.
On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines qui peuplaient son sérail.