«A nos alcades de terre et de mer, qui notre présent haut mandement verront, salut!
«Faisons savoir qu'ils aient à respecter la Noblesse du chevalier militaire du roi des Écossais, Anselme Adorne de Flandre, arrivé sur le vaisseau de Louis Ingisberto; à l'honorer dans sa personne, ses biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie l'effet de la présente recommandation et que chacun s'efforce de lui faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il songe à quels châtiments il s'expose. Salut à vous tous!»
«Écrit par haut commandement, le 5e jour du jubilé de l'an 874.»
«Ce qui est écrit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.»
Cette lettre fut écrite par le chancelier et signée par Hutmen au moyen d'un caractère tracé à la plume, de sa main; mais on n'y apposa point son sceau, la coutume des Maures différant en cela de celle des princes chrétiens.
Muni d'un si précieux document, le sire de Corthuy commença à visiter, avec ses compagnons, les environs de Tunis.
Ils allèrent admirer les débris de Carthage et surtout les ruines du gigantesque aqueduc qui conduisait à cette ville célèbre l'eau douce dont elle manquait. «On se refuserait à croire,» dit l'Itinéraire, «que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les restes de ces murs élevés, de ces arches colossales.»
Un autre intérêt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur cette plage où chaque caillou est un fragment de l'antiquité: c'était le plaisir de la pêche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout à coup cingler vers eux, à force de rames, une barque pleine de Maures armés jusqu'aux dents. Le péril était grand, la résistance vaine: la perspective la plus riante qui se présentât aux chrétiens ainsi surpris à l'improviste, était de ramer, le reste de leurs jours, sur les galères des mécréants. Heureusement, un cavalier de la suite du roi vient à passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le sauf-conduit. Le cavalier, qui devait être un personnage considérable, lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque s'éloigne, laissant les chrétiens étonnés de leur délivrance, tant tout cela s'était passé rapidement.
Enhardi plutôt que rebuté par cette aventure, dont pourtant le dénoûment eût pu être bien différent, Anselme étendit ses excursions jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda même dans les campements des Arabes, à la solde du roi. «Ce sont,» porte l'Itinéraire, «des hommes intrépides et d'excellents soldats; mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute leur mobilité et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de sa puissance.» C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont repoussé l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hâter le départ des auxiliaires auxquels la victoire est due[42].
Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister à une grande fête des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutôt du Baïram. Le roi y présida en personne, et elle fut solennisée avec beaucoup de pompe et d'éclat.