De grands priviléges leur étaient assurés. Leur église avait cloches et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on osât les insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le titre d'alcades et avaient sous leur dépendance, non seulement d'autres chrétiens, mais des bourgs et des villages habités par les Maures.
Ces chrétiens, appelés de Rabat, du lieu de leur résidence, composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangés autour de lui dans ses courses et ses expéditions, et personne, pas même ses fils, n'avait un plus libre accès auprès de lui.
Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un capuchon à la manière allemande. Leurs femmes avaient adopté en tout le costume mauresque et assistaient aux fêtes de la cour. Le roi, trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de leur sexe, leur témoignait des égards particuliers.
Ces chrétiens avaient été amenés à Tunis par Jacob Almanzor; Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: «Se passaron todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le dio algunos entretenimientos.» (Descripcion de Africa, t. III, fol. 240 et seq.)
Il s'en fallait que les juifs fussent traités aussi favorablement qu'eux: ils étaient accablés d'impôts, et on les eût lapidés s'ils avaient osé prendre le costume des Maures.
Au nord de Tunis s'élève une montagne que l'Itinéraire du chevalier appelle Sillogt. En l'apercevant, il pensa d'abord découvrir près de la capitale de la Barbarie une autre cité considérable. Ce qui produisait cette illusion, c'était une multitude de tombeaux dont le penchant de la montagne était couvert. La ville en était entourée; mais c'était de ce côté surtout que les Maures qui jouissaient de quelque fortune faisaient construire des sépultures en forme de petits pavillons et ornées de coupoles.
Nos voyageurs, pendant leur séjour à Tunis, eurent l'occasion de remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint des femmes: «C'est à ne pas y croire,» dit Jean Adorne dans l'Itinéraire, «mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure prend femme, il la tient renfermée dans une chambre pour la faire convenablement engraisser. Ce régime réussit tellement à quelques-unes, que c'est à grand'peine si, à leur sortie, elles peuvent passer par la porte.»
Un autre fait étrange attira l'attention de nos Flamands: ils virent un chérif, ou descendant de Mahomet, dont la profession était d'écrire des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi: or, cet infatigable écrivain était né sans mains et les bras même lui manquaient. Il faut supposer qu'il écrivait avec le pied.
Le saab ne se borna point à fournir à Anselme et à ses compagnons les moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit du roi, qui, comme on le verra, leur fut à tous d'un grand secours; il était écrit en langue mauresque sur un papier satiné et conçu en ces termes:
«Louange à Dieu!