Un jour entrèrent dans le port deux barques pleines de pirates bien armés. Déjà les habitants s'attendaient à voir leurs richesses livrées au pillage, leurs femmes et leurs filles arrachées de leurs bras, à tomber eux-mêmes sous le cimeterre ou à être traînés en captivité. Au milieu de la consternation générale, les Morabeth paraissent; ils s'avancent sans armes sur le rivage, ils étendent les mains vers les barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des bâtiments qu'elles ont remplacés.

Telle est la légende à laquelle la configuration singulière de ces rochers avait donné naissance. Suivant une description du prince de Pükler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont été percés, on ne sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font ressembler à des ruches. Il y a sur la côte d'Égypte, près d'Alexandrie, des excavations de ce genre où les habitants du pays viennent chercher la fraîcheur: peut-être les grottes dont il est ici question ont-elles été pratiquées, jadis, pour le même usage.

Poursuivant sa course, le vaisseau de Côme de Negri toucha encore à cette île riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrêta la flotte de saint Louis par le charme de ses jardins délicieux.

Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en dépeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. «Les insulaires,» lui disait-on, «ne valent jamais rien, mais les Siciliens sont les pires.» Anselme ne trouva pas qu'une accusation si générale fût fondée: ayant abordé à Palerme, il lia connaissance avec plusieurs Siciliens qu'il trouva d'une probité, d'une délicatesse au-dessus de tout soupçon, et qui joignaient à la noblesse des traits, à une taille assez élevée, la douceur des mœurs et l'agrément des manières.

C'est à Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande, tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mélange des races comme des vicissitudes politiques. Au temps où Anselme visita cette ville, le palais n'était déjà plus habité que par un vice-roi. Comme la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria, Malte, l'île appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'était donnée à Pierre III, lorsque des vêpres sanglantes, vengeant le malheureux Conradin, ou plutôt punissant la licence des Français, eurent sonné, en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi actuel s'appelait Jean; il était fils d'Alphonse V, surnommé le Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.

Près de la Sicile, nos voyageurs éprouvèrent une affreuse tempête: après les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria, elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la côte; les marins ne savaient où l'on était ni ce qu'on allait devenir. Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs vœux, aucun des lieux accoutumés de pèlerinage. Le soir, un chant religieux, s'élevant du navire, se mêlait au bruit des flots et de l'orage: c'était un cantique que les matelots génois entonnaient en chœur et qu'ils appelaient le sancte parole[44].

On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma. Après avoir touché Malte, on passa en vue de la Morée que le lion de St-Marc disputait encore au croissant.

Nous avons déjà noté le démembrement de l'empire arabe sous les Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des rois), en compléta la ruine: Houlakou, petit-fils du conquérant, foula aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug des vainqueurs, des Turcomans s'étaient dirigés vers l'Asie Mineure. Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur guerrière, et fonda, à Pruse en Bythinie, un État que ses successeurs étendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.

Ébranlé, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II, et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui mit fin à l'empire d'Orient par la prise de Constantinople, en 1453.

Dix ans après, cependant, les Vénitiens, grâce à la supériorité de leur marine, avaient arraché aux Turcs la Morée et avaient coupé l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le défendre pour conserver cette belle presqu'île aussi longtemps que Venise demeurait maîtresse de la mer. Un lâche général abandonna, avant même qu'il ne fût attaqué, le mur qui protégeait la Morée, pour chercher ceux d'une forteresse derrière lesquels il se croyait plus en sûreté. Les Vénitiens ne conservèrent que quelques places dans le Péloponèse, outre plusieurs îles qu'ils possédaient avant leur récente invasion.