Parmi ces îles, l'une des plus considérables était celle de Négrepont, voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du dégât qu'ils portaient de là sur le territoire conquis par les Turcs, Mahomet II jura de se venger. Sa volonté créa une flotte. Lui-même, il vint en personne attaquer Négrepont, à la tête d'une formidable armée, en même temps que ses vaisseaux couvraient la mer.
Pendant que le chevalier brugeois passait près du théâtre de ces événements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne Chalcis. Trois assauts furieux avaient été vaillamment repoussés. Une flotte puissante, que la république avait rassemblée à la hâte, avait forcé l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la victoire ou la mort, puisait une énergie nouvelle dans la vue de ces vaisseaux libérateurs.
.... si quæ fata aspera sinant!
Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, François Morosini, que n'étiez-vous sur cette flotte!.... C'était Nicolas Canale qui la commandait.
Le moment était plein d'émotion pour la chrétienté; on comprendra facilement celle de nos voyageurs. Elle se révèle par la vivacité avec laquelle la prise de Corinthe et le siége de Négrepont sont racontés dans l'Itinéraire. Après avoir amèrement déploré la perte du Péloponèse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son père que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. «Songeons,» dit-il, «que par un bon vent un jour de navigation conduit du promontoire de Tarente au Péloponèse: les Turcs sont plus près qu'on ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces barbares avec une énergie égale à leur fureur?»
La réflexion était fort opportune et montrait une perspicacité qui manquait à bien des hommes d'État de l'époque: dix ans n'étaient pas écoulés, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand effroi de l'Italie et à l'ébahissement de tout le monde.
Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrès des Turcs étaient dus, en grande partie, à leur «discipline. Il y a surtout dans leur armée,» dit notre auteur, «un corps spécial de vingt à trente mille hommes exercés à tous les stratagèmes de guerre. C'est dans l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les plus sûrs.» Cette description doit se rapporter aux janissaires, quoique, dans l'origine, ce corps, formé par Amurat Ier de jeunes captifs chrétiens, ne fût que de 12,000 hommes. Après avoir été la force et les maîtres de l'État, ces janissaires sont tombés, non sous les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a déposé le turban; la Turquie fait contrepoids dans l'équilibre européen, et les fils des croisés teignent de leur sang, pour la défense de ce chancelant empire, les promontoires de Crimée.
Vers la pointe méridionale de la Morée est l'île de Sapienza, où les vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote. Côme de Négri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour nos voyageurs les conséquences les plus fatales.
Le 12 juillet, ils touchèrent à l'île de Candie; elle appartenait encore aux Vénitiens, jusqu'à ce que les infidèles la leur vinssent arracher. Échue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire grec, après la prise de Constantinople par les Latins, elle avait été cédée par lui à la République. Cette île fournissait des cyprès pour la construction des navires. La sauge y était tellement abondante qu'on en chauffait les fours. On y récoltait encore d'excellents vins, appelés de Malvoisie, des blés et les plus beaux fruits. Outre Candie, capitale de l'île, mais plus riche que grande, il y avait bon nombre d'autres villes et de châteaux. La population, composée surtout de Grecs et, en partie, de Vénitiens, était considérable.
Au sud de l'île de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, célèbres alors pour leurs faucons; les rois et les princes étaient jaloux de s'en fournir.