En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs éprouvèrent une nouvelle tourmente, plus terrible que celle à laquelle ils avaient échappé. Jamais ils n'avaient vu la Méditerranée s'agiter avec tant de furie. La nuit vint ajouter à l'horreur de leur situation. On ne savait à quelle distance l'on était du port, et la côte d'Afrique étant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du moins l'on s'était pourvu d'un pilote habitué à ces parages! Il ne restait d'autre parti à prendre que de courir, à l'aventure, des bordées. Ainsi ballottés sur une mer bouleversée et mugissante, nos Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de près la mort.
IV
Alexandrie.
Entrée périlleuse. — Tristes réjouissances. — La visite du bord et les messagers ailés. — Sala-ed-din et Malek-el-Adel. — Le consul génois Pierre de Persi. — Les anges et la tortue. — Aspect extérieur de la ville. — Ravages du roi de Chypre. — Citernes. — Aiguilles dites de Cléopâtre. — Colonne de Dioclétien. — Les trois turbans. — Caravane de 20,000 chameaux. — La pomme du paradis terrestre — Disette. — Audience de l'émir. — Les Flamands rongés jusqu'à la moelle.
Enfin le jour paraît et vient éclairer la côte d'Égypte, mais la tempête ne s'apaisait point. On délibéra s'il fallait gagner le large ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros temps et à défaut d'un pilote expérimenté, ne présentait pas peu de danger. «La fortune seconde le courage!» remarque notre auteur, et ce fut, selon toute apparence, la réflexion du chevalier brugeois; elle remporta sur de plus timides conseils.
Vers midi, le navire arrivait devant l'entrée du port: ce n'était qu'une passe étroite et peu profonde, semée d'écueils et de débris. Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'où jadis l'on tendait une chaîne pour la défense du port; ils étaient si considérables qu'ils formaient une petite île, et ce qui s'en laissait voir à la surface n'était pas le plus dangereux. Deux fois le navire heurta aux rochers ou à ces ruines: la secousse fut telle que nos Flamands en furent renversés, et il n'y avait personne à bord qui ne crût le vaisseau brisé.
Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paraître et s'approcher, à force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques génoises qui se trouvaient dans le port. Ils montèrent sur celle de Côme de Negri pour aider à la diriger, à carguer les voiles, à tirer les cordages, à jeter l'ancre. Après Dieu, ce fut à ces braves gens que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.
Le jour même de son arrivée, il apprit une triste nouvelle. Il y avait à Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considérables; vers le soir, on vit les infidèles qui les montaient se livrer à de grandes réjouissances: ils mêlaient des cris de joie au son des trompettes et au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des barques, pour narguer les chrétiens. Ces démonstrations d'allégresse avaient pour motif la prise de Négrepont, dont les Turcs venaient d'être informés par un bâtiment très-léger, poussé par un vent favorable. L'événement était si récent, qu'on fut tenté de croire que les puissances de l'enfer avaient aidé à la célérité du message.
Le navire de Côme de Negri ne tarda pas à recevoir la visite de quelques officiers de l'émir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent donner, par écrit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de cette nature; ils attachèrent ensuite des billets contenant ces détails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportées, et donnèrent la volée à ces messagers aériens. Aussitôt on les voyait s'élever et se diriger vers la maison de l'émir. Après avoir pris connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la même manière, au Soudan qui résidait au Caire.