C'était le souverain de l'Égypte, ou plutôt le chef des Mamelucks auxquels obéissait la contrée. Les Fatimites, dont nous avons raconté l'établissement, ayant été renversés par le fameux Sela-eddin (Saladin), l'Égypte avait été gouvernée, après lui, par la postérité de son frère Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale des esclaves achetés pour le service militaire, qui finirent par égorger leur maître et mirent l'un d'entre eux à sa place, l'an 1248. Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des Pharaons était soumise quand Anselme y aborda.
Le chevalier, le lendemain de son arrivée, envoya à terre les lettres de recommandation que le sénat de Gênes lui avait fait remettre pour les négociants génois d'Alexandrie, et principalement pour le consul Don Pierre de Persi. C'était un vieillard circonspect et instruit, par une longue expérience, à se ménager auprès des habitants du pays. Il envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter à venir loger au fondaco des Génois, en s'excusant sur sa position vis-à-vis du Soudan, de ce qu'il ne pouvait se rendre à bord lui-même; mais il offrait à nos Flamands la plus gracieuse hospitalité.
Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient à voir les matelots génois jeter leurs filets près du port; outre des poissons volants qu'on appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'écaille fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.
Du navire, la ville, entourée de magnifiques murailles, avec de belles portes, et renfermant quantité de mosquées dont les minarets s'élevaient dans les airs, présentait un admirable aspect; mais au dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait éprouvés, notamment encore peu d'années auparavant, lorsqu'elle avait été saccagée par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers avaient été épargnés, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres celle de l'émir. En général, pourtant, on était peu difficile, en Égypte, en fait d'habitations. Il n'y avait guère que les mosquées et les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste l'était, d'ordinaire, en bois. Bien des gens même se passaient de demeure et couchaient devant la porte des maisons.
La ville d'Alexandrie a été presque entièrement bâtie sur des citernes destinées à recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et à la conserver. Nos voyageurs en admirèrent surtout trois ou quatre d'une grande profondeur et ornées de colonnes de marbre qui supportaient de doubles voûtes. Près de la maison de l'émir, on leur montra une pierre fort élevée, chargée de caractères antiques qu'ils ne pouvaient déchiffrer et semblable à l'aiguille qu'ils avaient vue à Rome, près de l'église Saint-Pierre. C'était, on le comprend, l'un des obélisques connus sous le nom d'aiguilles de Cléopâtre, quoique bien antérieurs à cette reine.
L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appelée par une colonne colossale qu'ils allèrent contempler hors des murs; on leur dit qu'à son sommet avaient été déposés les restes d'Alexandre. C'est le monument que l'on désigne sous le nom de colonne de Pompée, mais qui en réalité fut élevé par Posidonius, préfet d'Alexandrie, en l'honneur de Dioclétien.
Il y avait à Alexandrie des chrétiens schismatiques qui ne se distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle était bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paraître à cheval dans la ville: c'était un privilége réservé aux Mamelucks. Les Maures de distinction montaient des mulets ou des ânes, les plus grands, suivant l'Itinéraire, qui soient au monde. Le père de Géramb ne vante pas seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.
Malgré sa décadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie continuait à être, grâce à sa position, l'un des principaux entrepôts du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien, portant des épiceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait, à la même époque, d'entrer dans le port de Suez.
Nos voyageurs trouvèrent à Alexandrie beaucoup d'autruches, d'œufs de ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un goût délicat, qui, en quelque sens qu'on la coupe, présente l'image d'une croix. Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.
Les fruits, du reste, n'étaient pas abondants: il régnait en ce temps à Alexandrie une grande disette de blé et de vivres de toute espèce. On était réduit souvent à se nourrir de viande de chameau; nos Flamands eux-mêmes en mangèrent à leur insu.