A cela près, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons. Confondus avec les Génois, ils n'étaient pas plus inquiétés que ceux-ci. Peu à peu cependant la nature et le but du voyage du chevalier s'ébruitent. L'émir en est informé et mande Anselme et son fils devant lui.

Ils obéissent à cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont à se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix à une somme exorbitante.

Le chevalier brugeois n'aimait pas à être pressuré, c'est un sentiment naturel; mais, de plus, il fallait qu'il ménageât des ressources sur lesquelles il avait comptées pour mener à bien son entreprise. «Seigneur,» dit-il à l'émir, «daignez considérer que si l'on nous dépouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous feront défaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer et de revenir sur nos pas?»

«—Ils parlent de fuir!» s'écrie le mécréant craignant qu'ils ne se dérobassent à ses rapines. «Que les gardiens des portes veillent sur eux et les empêchent de sortir.» Il fallut bien le satisfaire: encore, si c'eût été tout! Mais les officiers de l'émir, à l'exemple de leur chef, rongeaient, dit l'Itinéraire, nos Brugeois jusqu'à la moelle. A chaque instant c'était quelque nouveau fonctionnaire demandant de l'argent sous quelque nouveau prétexte, et quand ils avaient eu chacun leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractère public, qui se donnaient pour des officiers de l'émir, afin d'avoir part au butin. Tous regardaient les chrétiens comme des ennemis qu'il y aurait eu conscience à ne point dépouiller.

«Maudite ville! ou plutôt maudite engeance!» s'écrie le jeune Brugeois. «Nous n'avions plus d'autre désir que d'en être bien loin, et nous hâtâmes de toutes nos forces le moment de notre départ.»

V

Le Nil.

L'escorte. — Les jardins du Soudan. — Rosette. — Fouah. — Combat de bateliers. — Aventure de nuit. — Rencontre. — Piété filiale de Jean Adorne. — Excellence de l'eau du Nil. — Les Mamelucks préfèrent le vin. — Beautés des rives du fleuve. — Navigation pénible. — Attaque des Arabes. — Les guides officieux. — Cani-Bey.—Les poissons gras.

Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.