Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il arriva au Caire, appelé, dans son Itinéraire, la nouvelle Babylone. Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.

Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.

VI

Le Caire.

Les truchemans. — Zam-Beg. — La femme de Cani-Bey. — Le dîner maigre. — Visite à Naldarchos. — Ses inquiétudes au sujet des progrès des Turcs. — Les habitants du Caire. — 20,000 morts par jour en temps de peste. — Maisons des principaux de la ville. — Chameaux, ânes et mulets. — Girafes. — Lions domestiques. — Éclairage. Le palais. — Les pyramides. — Matarieh. — Le baume.—Le sycomore.

Les truchemans étaient, au Caire, une espèce de magistrats chargés de la police des étrangers. Ils avaient toutefois mission de les protéger et de leur servir de guides et d'interprètes, et recevaient d'eux une rétribution fixée d'ordinaire à 5 séraphs, monnaie d'or qui répondait au ducat et valait 25 médines d'argent[45].

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardèrent pas à faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nommé Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reçu de bons offices lorsque Raphaël occupait le trône ducal. Il supplia Cani-Bey de considérer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les renseignements qu'ils pouvaient désirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reçut 20 ducats; Cani-Bey, de son côté, en exigea 7 ou 8, outre divers profits qu'il savait se ménager. Du reste, il témoignait à ses hôtes toutes sortes d'égards. Sa maison était égayée par une femme, jeune et belle, qu'il avait et qui conversait librement avec eux.