Tout ce que les mœurs de ces chrétiens avaient, pour elle, d'étrange, la divertissait extrêmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du poisson à leur repas. L'embarras était d'expliquer leur désir à la gentille ménagère. Le jeune Adorne prit un papier et y traça, de son mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosité, ce travail nouveau pour elle, et avant même qu'il ne fût terminé: «Samphora!» s'écria-t-elle—c'était le nom d'une esclave qui parut aussitôt et à qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;—puis elle s'empara du papier et elle le montrait à tout venant, surtout aux amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration naïves.
Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des principaux officiers du Soudan. C'était une sorte de chancelier ou de secrétaire, appelé Naldarchos. Après leur avoir demandé d'où ils venaient et quel était le but de leur voyage, il les questionna minutieusement sur les progrès de la puissance du Grand Seigneur, laissant percer, à cet égard, tout autant d'inquiétude qu'on en ressentait parmi les chrétiens. Naldarchos se fit ensuite présenter les lettres de l'émir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du tribut; puis il congédia nos voyageurs.
Tantôt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantôt ils s'y hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vêtus du costume des chrétiens d'Orient. Ce déguisement ne les mettait pas à l'abri des insultes, ni même des mauvais traitements; pourtant ils se trouvèrent plus en sûreté au Caire que dans le reste de l'Égypte: le peuple leur parut, en général, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans ce pays; mais il n'y avait guère plus à se fier aux chrétiens dits de la ceinture, ou d'autres sectes séparées de l'Église, qu'aux Maures.
Le Caire, suivant M. de Géramb, compte encore aujourd'hui environ cinq cent mille habitants; c'était alors l'une des villes les plus grandes, les plus riches et les plus peuplées du monde. Le sire de Corthuy voulut savoir de Zam-Beg quelles étaient son étendue et sa population. «Il y a vingt ans,» répondit-il, «que je suis au service du Soudan, et pendant tout ce temps je n'ai cessé d'habiter cette ville; pourtant, il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait demander le chemin. Quant à la population, tout ce que j'en sais, c'est que, l'été dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt à vingt-deux mille personnes.»
S'étant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil, c'est à peine si vers midi nos voyageurs avaient traversé le Caire dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutôt qu'ils ne marchaient, à côté du trucheman qui les accompagnait à cheval.
La ville était presque aussi large que longue; pourtant, sa plus grande dimension était dans la direction du Nil, le long duquel elle est bâtie. Sur la rive de ce fleuve s'élevaient les plus belles maisons; mais c'était à l'intérieur surtout qu'elles étaient riches et ornées. Les murs étaient revêtus de marbre; les pavés offraient d'admirables mosaïques. Les salles basses n'étaient éclairées que par une ouverture circulaire dans la voûte, et l'on y trouvait des bains de marbre. Aux pièces supérieures, il y avait des fenêtres en saillie, garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est là que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les chaleurs de l'été. Les maisons les plus somptueuses avaient même des espèces de tours bâties en bois et terminées en terrasse, où l'on allait prendre le frais.
La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs et ses portes. Deux d'entre eux rappelèrent à nos voyageurs le Châtelet et le Petit-Port de Paris.
Les mosquées étaient fort nombreuses, ornées de marbre poli et accompagnées de hautes tours au sommet desquelles brillait le croissant.
Six à sept mille chameaux étaient employés constamment à porter par toute la ville l'eau du Nil, enfermée dans des outres. Dans chaque quartier, on trouvait des ânes et des mulets, couverts de tapis et de belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient à califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose était ordinaire.
La nuit, le Caire était éclairé par des lampes qui brûlaient devant les maisons des principaux habitants et les boutiques des apothicaires.