Lorsque le Mékias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa crue, c'était l'usage que le Soudan ou son principal émir se rendit du palais sur la rive du fleuve pour présider à la cérémonie dont nos voyageurs furent témoins. Cette année le Soudan devait y assister en personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.

Elle affluait de la ville et des environs, à pied, à cheval, et dans une multitude de barques dont le Nil était couvert. Après quelques moments d'attente, on vit paraître Caiet-Bey et sa brillante escorte. Il s'avançait à cheval avec beaucoup de dignité. C'était un homme de haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trône depuis trois ans, il ne fût pas d'un âge très-avancé, une barbe blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang par ses qualités personnelles et courageux comme un lion.

Ses émirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fierté brillait sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait à un triomphe.

La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prêtait au cortége son éclat. Ce costume, en effet, était noble, imposant, magnifique. C'était principalement par la coiffure qu'il différait de celui des Maures. Elle consistait en un chapeau élevé et sans bords, d'une étoffe rouge à longs poils, autour duquel des bandelettes blanches étaient roulées en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge était remplacé pour les Mameluks attachés au service particulier du Soudan, par le vert et le noir.

Chez le Soudan, son premier émir, le chef des truchemans et quelques autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons parlé, formées d'une étoffe fine et souple, étaient disposées de manière à présenter un certain nombre de plis onduleux, à peu près comme si elles avaient été passées autour de chaque doigt d'une main étendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang de celui qui en était orné. Le Soudan seul en pouvait porter sept.

Quand il fut arrivé sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi que ses principaux émirs, et ils entrèrent dans une barque qui les attendait. Au milieu, on voyait un pavillon découvert, en bois admirablement sculpté et doré, dans lequel on avait étendu des tapis de soie, ornés de pierreries, pour servir de siéges à l'ancien esclave de Barsé-Bey, aux émirs et aux seigneurs étrangers qui pourraient l'accompagner. La voile était du plus beau drap d'or des Indes, les cordages d'une matière non moins précieuse, et curieusement travaillés, et tout le reste correspondait à cette magnificence. D'autres barques élégantes, avec des voiles de soie, circulaient à l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants, accompagnés de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100 à 1,200 embarcations; plusieurs étaient pleines de musiciens qui faisaient retentir les rives des sons d'une musique barbare.

Toute la petite flotte vogua vers l'édifice que nous avons décrit. Après qu'on eut constaté que le Nil avait atteint la hauteur requise, on fit les génuflexions prescrites[46]. «On s'inclina vers le fleuve en signe de reconnaissance,» dit l'Itinéraire. Ensuite le Soudan et ses principaux officiers firent la collation dans l'édifice, au bruit des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et, accompagné de toutes les autres, il suivit un bras du Nil traversé par une digue. Arrivé à celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un mouchoir de toile très-fine et d'une blancheur éclatante, qu'il tenait à la main, il donna le signal de couper la digue.

C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats romains donnaient le signal du départ, ainsi que le représente une belle mosaïque que nous avons vue à Lyon; mais ici la barrière s'ouvrait à un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'Égypte. Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la fécondité.

La cérémonie terminée, Caiet-Bey remonta à cheval et retourna en pompe au palais, au milieu des acclamations du peuple.