Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.

Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'Itinéraire, «elle peut avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»

Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour voiles.

Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en retour, lui payaient un gaphirage[50] ou tribut. Il le fixait à sa fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.

Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans l'Écriture Mara: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre à profit pour rendre leur route plus sûre.

Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.

Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres, des clairons et d'autres instruments.

A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui demanda-t-il.—«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que sincère.

Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient des preuves nombreuses de mauvais vouloir.

On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.