Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette figure ainsi environnée de leurs hommages.

Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, le chemin qui devait les conduire à leur destination.

II

Le mont Sinaï.

Délicieuse vallée. — Les Gerboas. — Opinion des Arabes sur la manière de tuer le gibier. — Montagne écroulée. — Inscriptions latines. — Montée périlleuse. — Adorne sauvé par son fils. — Monastère de la Transfiguration. — mdash; Église. — Châsse de sainte Catherine. — Chapelle latine. — Puits de Moïse. — Jardins des religieux. — Monts de Moïse et de Sainte-Catherine. — Roche remarquable. — Traité entre les Caloyers et les Arabes. — Exigences de ceux-ci. — Souvenir de Laurendio.

Après une marche longue et pénible à travers des sables brûlants, le sire de Corthuy se trouva avec délice dans une charmante vallée semée de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir des lièvres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes de derrière fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] décrivent cet animal qu'ils appellent Gerboa. Le second de ces auteurs admire la hauteur des sauts d'un si petit quadrupède et la faculté qu'il a de changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangèrent cru. Ils étaient plus difficiles sur la manière de tuer un animal, pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprêter. Un jour, avec le bâton qu'ils portent d'ordinaire à la main, et quelquefois derrière le cou pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la remit à un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou à l'oiseau. A cette vue, les Arabes jetèrent un cri d'horreur, et dès ce moment ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau d'aucune espèce: ils prétendaient qu'on n'ôtât la vie d'un animal qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.

Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir près d'une montagne qui s'était écroulée et avait jonché le sol de masses gigantesques de rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperçurent des caractères qu'on y avait tracés. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrétienté! A leur tour ils gravèrent leurs noms sur cette pierre.

Non loin de là, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers, arrosaient un agréable bosquet de dattiers. C'est l'endroit décrit dans ce passage de l'Écriture: «Venerunt in Elim filii Israel, ubi erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palmæ.[54]»

Après avoir traversé ensuite d'arides solitudes, le Chevalier atteignit, le 24, des rochers escarpés qu'il fallait gravir pour arriver au couvent. La distance était de huit à dix milles, le chemin étroit, glissant et bordé de précipices. C'est probablement le même que suivit M. de Géramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied à terre, à l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une grave indisposition, demeura étendu dans une grande corbeille portée par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un œil inquiet tantôt les profondeurs qui bordaient la route, tantôt les mouvements de l'animal auquel un dépôt si précieux était confié. Tout à coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et accourant en même temps que Gausin, il a le bonheur d'empêcher son père de rouler dans l'abîme.