Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes, entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»
N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite, qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit, dont Anselme n'eut qu'à se louer.
Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'Itinéraire rend ce témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route, c'est à frère Laurendio que nous le devons.»
Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand dans les Martyrs; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem!
A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte. Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine. Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: Diex le volt!
La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus, trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.
Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte. Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).
Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse; Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en pèlerins, comme nos voyageurs.
Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.