Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par les exigences des Arabes du désert.
Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux formaient un cercle qui les environnait.
Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.
On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le protecteur de nos Flamands.
Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.
Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur Itinéraire appelle aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.
Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la Terre Sainte.
«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien d'autres.»
Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de cette terre autrefois bénie.
A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur: ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils, dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent fermer l'œil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.