Il y avait dans le monastère, lorsqu'il le visita avec son père, environ quarante-quatre moines du rite grec, appelés Caloyers. Entre ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de traité. Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mêmes et le protéger contre leurs compatriotes. Ces pains étaient distribués par une fenêtre élevée et munie de barreaux de fer; mais les chefs étaient admis entre la première et la seconde porte, et recevaient non-seulement du pain, mais différents mets.

Tandis que le sire de Corthuy était au monastère, une guerre sanglante et acharnée régnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient succombé, et ils étaient tombés dans une complète anarchie. On les vit bientôt accourir en foule, tous se prétendant en droit d'exiger un tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considérables, tantôt par des présents, tantôt par des discours où Laurendio déploya, avec le plus heureux succès, son éloquence insinuante.

Au bout de huit jours passés au couvent, Anselme Adorne ordonna à ses moucres de se préparer à prendre le chemin de Gazara. Cette annonce souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqué, sur le sable, les traces récentes du pas d'une troupe de 20 Bédouins: ils pressèrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de différer son départ; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et invoquant le secours de la sainte qu'on révère en ces lieux, n'eut point égard à ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frères Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y écrivit en italien quelques lignes qui montraient combien il était versé dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un précieux souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si vives obligations.

III

Les Arabes.

Le guide brigand. — La tribu des Ben-Ety. — La précaution singulière. — Prétentions des moucres. — Les bons Arabes. — Ils attaquent les voyageurs. — Gazara. — Le patriarche. — Beau site de Berseber. — La terre sainte. — Sa fertilité. — Mauvais gîte. — Hébron. — Départ de Laurendio. — Jérusalem. — Les croisades. — Godefroy de Bouillon. — Le Tasse.

Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans les montagnes, de venir visiter la petite caravane.

«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous appelons, nous sommes des vôtres.»

La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.