La description que l'Itinéraire donne de Rhodes tire un intérêt particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre d'Aubusson, successeur d'Orsini.
La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et d'autres armes propres à la défense.
Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite aux frais de ce prince.
La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.
Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des ornements semblables à des étoles. Leurs rits différaient, en beaucoup de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement on eût fait sortir, en cas de siége.
Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.
La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et intrépides guerriers.
Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser l'Archipel et toucher à la Grèce.