L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés par des vœux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.
Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et combattre sur mer les infidèles.
Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une attaque des Turcs, commandés par Othman.
Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.
Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.
Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette dignité, en 1467.
Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en esclavage.
Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.
Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci rencontra ensuite à Venise.
Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.