«L'île est fort agréable; rien ne manquerait à ses avantages, n'était que l'air est épais et malsain pour ceux qui n'y sont point accoutumés. En été surtout, il règne un vent dont les effets sont aussi funestes que le sont, à Rome, ceux du vent qui vient de la mer.
«Nicosie est la résidence royale: cette ville était fort grande, comme on le voit par les ruines de beaucoup d'édifices renversés. Elle est, néanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du roi. Son port est appelé Salin. Il y a près de là un lac dont les eaux sont plus salées que celles de la mer. Chaque année, au mois d'août, on dirait qu'une croûte de glace vient couvrir la surface de ce lac. On recueille cette concrétion, on l'étend sur le sol, et après qu'elle a été séchée au soleil, elle fournit un sel excellent.»
L'Itinéraire rapporte encore, sur l'île de Chypre, un fait bizarre raconté également, quoique avec des circonstances un peu différentes, par Zuallart[70], d'après l'historien de l'île, frère Étienne de Lusignan:
«Il y a dans cette île,» porte notre manuscrit, «un promontoire nommé Capo delle Gatte, et près de là un monastère appelé le Couvent des Chats. Les frères sont chargés, en effet, d'entretenir un millier de ces animaux pour les employer à purger l'île de serpents. Cette singulière armée marche, dans ses expéditions, au son de la trompette dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge et la retraite.»
Après que le vaisseau de Stefano eut quitté l'île de Chypre, un vent impétueux, mais favorable, le poussa rapidement à travers le dangereux golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs aperçurent deux rochers qui marquaient la place où une ville florissante, appelée Carcana, s'était, leur dit on, abîmée tout à coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une petite île avec un château fort, appelé Ruben, qui appartenait au roi de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir le golfe de Satalie, avait succédé le calme. On aperçut un gros vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manœuvrait pour s'approcher de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il était facile de voir qu'il était monté par des mécréants, gagnait, de moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de miracle pour qu'elle échappât à cette poursuite; mais le vent se leva de nouveau: le vénitien mit toutes voiles dehors. Bientôt se montrèrent les tours qui défendent l'entrée du port de Rhodes, où l'on ne tarda pas à jeter l'ancre.
VIII
Les chevaliers de Saint-Jean.
L'île de Rhodes. — Les Hospitaliers. — Guillaume et Foulques de Villaret. — Jean-Baptiste Orsini. — Fausse alerte. — L'ambassade persane. — Description de la ville de Rhodes. — Les prêtres grecs. — Festin donné par le grand maître. — Cercle de cinquante chevaliers.
L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si formidable à l'islamisme.