VII

Jacques de Lusignan.

L'île de Chypre. — Les Génois et les Vénitiens. — Richard Cœur de Lion. — Guy de Lusignan. — La reine Charlotte. — Portrait du roi Jacques. — Anselme, chevalier du Glaive. — Ducs, comtes et barons in partibus. — Nicosie. — Port Salin. — Récolte du sel. — Le couvent des chats. — Zuallart, compagnon de Philippe de Mérode. — Golfe de Satalie. — Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois.

L'île de Chypre est une des plus grandes de la Méditerranée; sa position, à proximité de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend importante pour le commerce et les armes. C'était un royaume protégé par les Génois, convoité par les Vénitiens, tantôt en guerre avec le Soudan d'Égypte, tantôt tributaire du chef des Mamelucks.

Conquis, en 1191, par Richard Cœur de Lion, il avait été cédé par lui à Guy de Lusignan, roi détrôné de Jérusalem[68]. Maintenant, les descendants de Guy se disputaient son héritage. Son dernier rejeton en ligne directe et légitime, Jean ou Janus II, étant mort en 1458, le trône appartenait à la fille de celui-ci, la princesse Charlotte, mariée d'abord à Jean de Portugal, puis à Louis de Savoie qui fut couronné roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie; mais Janus avait laissé un fils naturel, nommé Jacques, qu'il destinait à l'archevêché de Nicosie. Traversé, après la mort de son père, dans ses prétentions à cette dignité, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le secours du Soudan d'Égypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trône quand le sire de Corthuy aborda à l'île de Chypre.

Notre voyageur fut reçu à la cour de ce souverain, que l'Itinéraire représente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Déjà revêtu de l'ordre d'Écosse et admis à Jérusalem, avec les cérémonies d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Sépulcre, Anselme reçut encore l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut conféré alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par la sœur de celui-ci, que l'Itinéraire qualifie de reine légitime.

Le parti de cette reine était soutenu par Paul II et l'ordre de Saint-Jean, ainsi que par les Génois qui possédaient, dans l'île, Famagouste et quelques autres places. Les Vénitiens, leurs rivaux, firent épouser à Jacques, quelque temps après le passage d'Anselme Adorne, la belle Catherine Cornaro, adoptée par la République comme fille de Saint-Marc (1471). Deux ans après, le roi mourut, laissant Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre précisément assez pour que les Vénitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'île, de toute l'autorité. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualité de reine, que le titre et l'appareil.

L'Itinéraire comprend une notice assez étendue sur l'île de Chypre: les passages suivants nous ont paru mériter d'être transcrits:

«Cette île passe pour la principale de toute la Méditerranée. Ses rois sont appelés très-chrétiens comme ceux de France. Ils se sont rendus autrefois redoutables à la Syrie et à l'Égypte en y portant le ravage, ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le titre de rois de Jérusalem et créent les seigneurs de leur cour ducs, comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et leur territoire, qu'ils en conservent eux-mêmes dans le royaume; en un mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.