Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Méthelin, qui récemment encore appartenait à François Gattilusio, Génois suivant l'Itinéraire, Grec suivant Vertot. Cette île venait de tomber entre les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de Gattilusio, à qui il avait confié la défense de sa capitale.

Après avoir traversé l'Archipel, Anselme Adorne aborda à la côte du Péloponèse. Les Vénitiens y conservaient encore quelques places. De ce nombre était Modon, protégé par sa position, ses épaisses murailles et ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse, aidait puissamment à la défense. C'est dans ce port que relâcha d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville leur rappelèrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils étaient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.

Pendant leur séjour à Modon, un tragique dénoûment vint terminer l'aventure assez singulière que nous allons raconter.

Le long de la côte soumise aux Turcs, croisaient des galères vénitiennes. Un cavalier maure paraît, accourant vers le rivage d'un galop si précipité que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrête; il s'élance à terre, et au même moment, tirant sa dague, il étend son cheval mort à ses pieds.

«Chrétiens!» s'écrie-t-il alors en tendant les bras vers les Vénitiens, «je viens à vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.» On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le territoire de Venise.

Le musulman se fait instruire: il reçoit le baptême; jamais néophyte n'avait montré plus de zèle ni plus de ferveur. Aussi la confiance qu'il inspirait était sans bornes. Il allait librement d'une contrée à l'autre, édifiant les chrétiens par sa conduite exemplaire, et se plaisait surtout à parcourir les provinces où flottait la bannière de Saint-Marc.

Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle fatalité, tous les plans des Vénitiens, le secret de tous leurs préparatifs d'attaque ou de défense, étaient à point nommé connus des infidèles. Il devait y avoir un traître. On aurait accusé tout le monde avant le nouveau converti; peu à peu néanmoins quelques circonstances viennent éveiller les soupçons. On l'observe, on épie ses démarches. Enfin la vérité se découvre: toujours musulman dans le cœur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir la sienne et sa haine contre le nom chrétien.

Arrêté à Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'était pas sans mélange d'une sorte d'héroïsme, fut jugé et condamné. Il subit, à la vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en usage dans sa propre nation.

De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus considérable et plus forte; ensuite il toucha à l'île de Corfou. De là on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, «province peu étendue et peu fertile,» dit l'Itinéraire, «habitée par un peuple fort méchant, qui a sa langue particulière.» Les Albanais, appelés Arnautes par les Turcs et Skipatars dans leur langue, en ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mêlée de slave, de latin, de grec et de turc[72].

Cette contrée venait d'être illustrée par le courage d'un héros. S'il employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'énergie d'un seul homme. Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnommé par les Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'échapper des mains du Sultan et recouvrer les domaines de ses pères, mais tous les efforts de la puissance ottomane vinrent échouer devant la ville de Croïa et dans les défilés gardés par la valeur du glorieux champion de la Chrétienté. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, à l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vénitiens et de Croïa que Georges leur avait confiée. Suivant l'Itinéraire, Scutari était presque imprenable: toutes ces places, pourtant, tombèrent successivement au pouvoir des infidèles.