De même que nos voyageurs avaient aperçu l'Albanie, de Corfou, ils virent, après avoir quitté cette île, l'Esclavonie, du tillac de leur vaisseau. L'Itinéraire en prend occasion pour s'occuper de cette contrée, dans laquelle il comprend toutes les vastes régions qu'ont peuplées les Slaves, et même la Hongrie où domine la race magyare. A ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dévouement qu'on nous saura gré de transcrire.
Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie. Dans un assaut livré à l'une de celles-ci, un Turc de taille colossale, une sorte de géant, renommé pour sa force extraordinaire, avait escaladé le mur. Déjà il était debout sur le sommet, appelant du geste ses compagnons, et la cité menacée n'avait en cet endroit qu'un défenseur, ou plutôt elle n'en avait point, car il ne se trouvait là qu'un pygmée, un Hongrois de la plus chétive apparence. Mais un grand cœur animait ce corps débile. Il jette ses armes, il saisit dans ses bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble, également meurtris et brisés. Pendant ce temps, l'alarme est donnée, on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est sauvée!
Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent encore plus ballottés par les vents qu'ils ne l'avaient été jusque-là. Deux tempêtes, qu'ils essuyèrent coup sur coup, furent tellement violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la côte d'Italie; leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de Brindes[73], à l'extrémité méridionale de la Péninsule.
II
Naples.
Alphonse V et Ferdinand. — Herman Van La Loo. — Manfredonia. — Mainfroi et Conradin. — Le mont Gargano. — Grotte servant de chœur. — Point de vue. — Le prince de Salerne. — Aspect de Bénévent. — Naples. — Beauté des Napolitaines. — Le Vico Capuano et le Lido. — Château-Neuf, château de l'Œuf et Castello Capuano. — Velitri. — La cloche. — Le droit de pétition chez les Turcs. — Le roi des Gueux. — Retour à Rome. — Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Brindes est située dans la terra di Otranto qui appartient au royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce royaume avait été enlevé à la maison d'Anjou par Alphonse V, roi d'Aragon. En mourant, il sépara la couronne de Naples de celles qu'il avait réunies sur sa tête avant cette conquête, et laissa la première à son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trône. Prince avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorité avec vigueur pendant un long règne, malgré ses difficultés avec le saint-siége, les tentatives de Jean, fils du roi René, qui prenait le titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la haine du peuple.
Plusieurs Génois qui se trouvaient à Brindes pour affaires de commerce, notamment l'un d'eux, nommé Picco, offrirent à notre chevalier de somptueux festins. Il dîna également, avec son fils, chez don Barthélemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur de Capoue.
Poursuivant désormais leur route par terre, ils passèrent par Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situés sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agréable les attendait: ils y trouvèrent un compatriote et même un parent, Herman Van La Loo[74], qui s'y était marié et établi, et qui s'empressa de leur offrir des fruits et d'autres rafraîchissements.