De là, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit à Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrède ou Mainfroi, fils naturel de Frédéric II. Investi de la régence pendant la minorité de son neveu Conradin, il recouvra, à l'aide des Sarrasins établis à Lucera, les provinces appelées aujourd'hui les Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entièrement dépouillé sa maison; mais, usurpateur du trône qu'il avait relevé, il en fut ensuite précipité par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75] comment celui-ci à son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui enleva, avait épousé Constance, fille de Manfrède.
Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait dans des silos. A quelque distance de cette ville s'élève le mont Gargano, appelé aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville qui y est bâtie. L'église de celle-ci a pour chœur une grotte naturelle: derrière l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de ce chœur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du coup d'œil le plus ravissant: une immense étendue de pays s'offrait à leur vue, en même temps qu'elle errait au loin sur les flots de l'Adriatique.
Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la côte de ce golfe, se dirigea vers Naples par Troïa et Bénévent. Il alla saluer, dans la seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troïa était un de ses domaines. Il était revêtu de la dignité de grand amiral, et, suivant notre manuscrit, c'était le premier du royaume après le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de bienveillance. Quelques années après, Antoine de San-Severino, tel était le nom du prince, fut contraint de se réfugier en France, où il concourut à pousser Charles VIII à la conquête de Naples.
En arrivant à Bénévent, lieu près duquel s'est livrée en 1266 la bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trône et conduisit le jeune Conradin à l'échafaud, Anselme et son fils furent frappés de l'aspect noble et imposant de cette antique cité de l'Abruzze[76]. Elle appartenait au saint-siége, comme Ponte-Corvo et Terracine: la restitution de ces places avait été le prix de la reconnaissance de Ferdinand par Pie II.
Le 21 décembre, nos voyageurs entraient à Naples, qui, par la douceur de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si délicieux séjour. Le peuple les y frappa par sa beauté, les femmes surtout. «A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante, et leurs manières sont si agréables qu'on ne peut rien imaginer de plus séduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup à celui des Catalanes.» Ainsi s'exprime l'Itinéraire au sujet des Napolitaines.
Suivant le même manuscrit, le Vico Capuano et le Lido étaient les plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient, pouvaient être plutôt appelées des palais. Naples était défendu par trois châteaux très forts. Le Château-Neuf, auquel Alphonse V avait mis la dernière main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce génie, même le château de Milan. Celui de l'Œuf[77] se faisait remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des flots; enfin, un troisième, appelé Capuano[78], servait de résidence au fils aîné du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, marié à Hippolyte-Marie, fille de François Sforce. Par cette alliance de famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union contre la maison d'Anjou, encore redoutable à l'Italie, grâce à la position qu'elle occupait en France. L'Itinéraire ne parle pas du château de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.
Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il présenta ses hommages au roi Ferdinand et à la famille royale.
Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittèrent cette ville pour se rendre à Rome. Ils traversèrent Aversa, Capoue, Mola, Gaëte, Fondi, Terracine, Sermoneta et Velitri où quelques usages particuliers attirèrent leur attention.
Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne. Devant la porte était suspendue une cloche que chacun pouvait sonner lorsqu'on venait demander justice. Aussitôt paraissaient des officiers qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la même chose se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en branle. Le Sultan, à ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui ordonnait d'exposer sa demande. On s'étonne de trouver un tel respect pour ce que nous appelons le droit de pétition, à une telle époque et jusque chez le Grand Turc. Le même usage a existé en Chine[79]. Nos Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une égale justice au pauvre comme au riche, au plus élevé en rang et au plus obscur. «A combien d'exactions et de sourdes manœuvres,» se disaient-ils entre eux, «n'est-il pas ainsi porté remède!»
Une autre coutume de Velitri était plus bizarre et fournit une curieuse étymologie. Devant le même palais, on découvrait un monument carré de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et, sur une autre, l'image d'une écuelle, que l'on y avait sculptées. Un peu plus haut, était attachée une chaîne de fer. On expliqua au chevalier brugeois les priviléges attachés à ce monument, ainsi que son histoire. Quiconque s'asseyait là était en droit désormais de paraître en tout lieu, l'écuelle et la bouteille à la ceinture; il était enrôlé dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'être la capitale et qui lui doivent le nom de Bélitres.