Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût, leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des lettres.

A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis. Quelques jours après il arrivait à Sienne, où florissaient une université et un collége, appelé de la Sapience, fort loué dans l'Itinéraire. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils auraient terminé avec succès leurs premières études.»

Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de l'épithète de belle que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la résidence particulière des Médicis, dans la Via Lata, les demeures de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.

L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.

«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le jeune Adorne, dans l'Itinéraire. «Malgré bien des agitations et des vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son antique liberté.»

Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine, par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle des Blancs l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à celle des Noirs, apprit à connaître «combien est rude sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de l'étranger!»[]

Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui s'appuyaient sur les grands métiers. Des familles gibelines, les Ricci, les Medici, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui des petits métiers. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis, célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent, marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie. Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un citoyen.

Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on appelait la mère des études et la fontaine du droit. Jean Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorité; il voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses parties, et leur offrit de son vin.

Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune auteur de l'Itinéraire: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour moi, je l'appellerais l'aimable. Le beau sexe y est d'humeur agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un enjouement qui dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de voir ces jolies Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le visage riant, suivant les étrangers qui passent, d'un regard plein de douceur.» Ce dessin, tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux portraits, si soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des juives d'Algéri, des belles Napolitaines, il complète un keepsake qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur camérier.

Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.