Anselme, depuis son départ pour la Terre-Sainte, avait été absent de Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville avait de nouveau reçu un fugitif de sang royal.
C'était Édouard IV, de la maison d'York. Il avait dû à l'appui du puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrachée à Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre, tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le Faiseur de rois[85], mécontent de celui qu'il venait de placer sur le trône, avait réussi à l'en faire descendre.
Édouard, abandonné des siens, se jette dans un vaisseau hollandais. Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer, dans le plus complet dénûment. Louis de la Gruthuse était gouverneur de la Hollande; il accueille avec respect le prince détrôné, beau-frère du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit à la Haye et ensuite à Bruges.
Édouard fit son entrée dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On voyait chevaucher à côté de lui celui qui devait faire périr ses fils dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frères allèrent loger à la Gruthuse: c'était le nom de la vaste habitation du seigneur brugeois, attenante à l'église de Notre-Dame, et dans laquelle le mont-de-piété est actuellement établi.
La princesse Marie était toujours à la Maison de Jérusalem: elle y avait donné le jour à un fils qui fut baptisé à Saint-Donat. La duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit que la noble fugitive était traitée par la cour avec tous les égards dus à son rang.
L'Angleterre et l'Écosse se retrouvaient à Bruges: un gendarme d'Édouard et un écuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnaître aux cicatrices des coups qu'ils s'étaient portés dans quelque raid ou quelque foray[87]. Un montagnard, enveloppé dans son plaid, la claymore au côté, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait peut-être avec un groupe de soldats nouvellement enrôlés pour le service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci à leurs belles casaques neuves, données par la duchesse de Bourgogne, et portant, par devant et par derrière, la rose blanche d'York.
La chute d'Édouard servait à souhait la politique de Louis XI. Forcé, pour dissiper la ligue du Bien public, à des concessions sur lesquelles il s'était bien promis de revenir, enveloppé à Péronne dans les filets de sa propre politique, puis conduit à Liége pour assister au sac d'une cité qu'il avait concouru à soulever, il attendait depuis longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.
Non-seulement il était parvenu à détacher son frère et le duc de Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait noué des intrigues jusque dans la famille de Charles et espérait voir éclater dans les États de celui-ci une insurrection générale. Enhardi par ces dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il convoque à Tours un simulacre d'états généraux et y fait autoriser des poursuites contre Charles en parlement. Le duc reçut, à Gand, citation par huissier à comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel pas qu'avec la résolution d'employer des moyens plus actifs: il fait avancer ses troupes et se rend maître de plusieurs places.
Charles, quoique averti, s'était laissé prendre au dépourvu; il convoque l'arrière-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une belle armée camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les deux rivaux, s'apercevant que ce n'était point encore le moment de se porter un coup décisif, traitent et concluent une trêve.
C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'Itinéraire de notre voyageur, aucune trace de cette dernière circonstance. Le duc entendit surtout avec intérêt les informations qu'Anselme lui donna sur les forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il paraît que Charles conçut dès lors l'idée de donner au sire de Corthuy une part plus directe dans les négociations avec la Perse.