Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses exploits et du renom de sa sagesse, s'éprit pourtant d'une jouvencelle, et il l'aima si chèrement que, la jeune fille étant morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait lui-même sa folie; mais, malgré son grand sens, il n'y pouvait trouver remède.

Or, par grâce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit: «Sire! si vous êtes captif en de tels liens et comme ivre d'amour, c'est par maléfice et sortilége. Un anneau enchanté cause votre frénésie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la bouche. A l'instant même le charme sera rompu.»

Charles crut à la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrité des maux qu'avait causés ce talisman, il le jeta vivement loin de lui. L'anneau tomba dans un marécage. Mais admirez ce nouveau prodige! L'ardeur dont avait brûlé l'Empereur ne fit que changer de nature et d'objet; son cœur s'enflamma saintement pour le lieu qui recélait le gage mystérieux, et il voulut qu'une église s'y élevât en l'honneur de la mère de Dieu.

Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva à Maestricht, «ville forte,» dit son Itinéraire, «située dans une agréable vallée. Elle appartient au duc de Bourgogne; mais la contrée environnante dépend en grande partie de la Cité Liégeoise, récemment saccagée et presque détruite par le Duc.—«A Maestricht,» dit encore notre auteur, «le peuple est gai et les femmes y sont jolies.» On voit qu'en général elles n'ont point à se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie guère et leur rend volontiers justice.

Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, «l'une des plus belles villes du Brabant,» qui devait bientôt enlever à Bruges la supériorité commerciale. Comme il approchait de cette dernière ville, où l'annonce de son arrivée était déjà parvenue, il découvre sur la route une troupe nombreuse et animée qui venait avec empressement au-devant de lui; bientôt il distingue des traits connus, il entend des voix aimées, il se voit entouré d'amis et d'autres concitoyens qui le félicitent à l'envi. C'est avec ce cortége, au milieu des acclamations joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril, à la Maison de Jérusalem.

Nous ne décrirons pas les transports avec lesquels Anselme, Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau réunis, la douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et d'autre, sur leurs lèvres: un tel tableau se présente de lui-même à l'esprit du lecteur. Chacun a rencontré, dans la vie, de ces haltes heureuses qui semblent mettre un terme à nos travaux, à nos peines, nous rendre enfin, et sans retour, à ce que nous aimons. Puis, l'inconstance de notre esprit ou la mobilité des choses humaines nous pousse de nouveau loin du port où nous venions d'aborder. Eût-on pu se figurer que notre voyageur n'avait encore traversé que la moindre partie des périls qui lui étaient destinés?

VI

Édouard IV à Bruges.

Avénement et chute d'Édouard. — Warwick, le faiseur de rois. — La Gruthuse accueille Édouard fugitif. — Naissance d'un fils de la comtesse d'Arran. — L'Angleterre et l'Écosse à Bruges. — Le duc de Bourgogne cité en parlement. — Il assiége Amiens. — Trêve. — Anselme Adorne conseiller et chambellan du duc. — Édouard remonte sur le trône. — Le grand prieur de Saint-André. — Départ de la princesse.