Sur ces entrefaites, le connétable arrêté à Mons, où il s'était réfugié, est livré au roi par ordre de Charles, qui devait partager les dépouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci s'était emparé. Voulant se ménager entre plus puissants que lui, Saint-Pol avait leurré et déçu tout le monde; mais il était l'hôte de Charles et un obstacle à l'ambition de son astucieux antagoniste. Humbercourt et Hugonet, lorsque, à leur tour, ils montèrent à l'échafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et leur faisait signe de la suivre?

Cependant la catastrophe se préparait: le duc, dans une expédition contre les Suisses, est mis en déroute par sa propre avant-garde qui, en se repliant sur son armée, y jette la confusion. C'est alors que, suivant une expression de son épitaphe, dont Napoléon Ier se fit répéter la lecture, fortune lui tourna le dos! Son camp, son artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi. Cet échec fut bientôt suivi, près de Morat, d'une défaite sanglante.

On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre, et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut d'abord que le duc était mort. En effet, sa vie, on peut le dire, était finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa fierté.

On place vers l'époque de ces désastres l'arrivée à Bruges d'un artiste né dans cette ville, où l'on admire encore quelques uns de ses chefs-d'œuvre. Un peintre moderne a représenté Anselme Adorne, bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink, car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet, et nous croyons plutôt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs chers aux Brugeois. L'épisode, s'il était d'accord avec les dates, n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres, sœurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez près à la famille du chevalier. Lui attribuer du goût pour les arts qui remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphère où il vivait, et de la prédilection pour les talents du peintre brugeois, n'était point dans ces circonstances une supposition forcée.

Deux événements domestiques qui intéressaient notre chevalier, quoique à des degrés différents, marquèrent l'époque de sa magistrature. A ses baronnies d'Écosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa famille possédait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'aîné, après Jean, épousa vers le même temps Agnès de Nieuwenhove; elle appartenait à une ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son nom et qui était une des bannières de Flandre, dans la descendance du sire de Corthuy. Cette union était sous tous les rapports si bien assortie, que lorsque Agnès eut cessé de vivre, Arnout Adorne, ne trouvant plus rien qui l'attachât au monde, le quitta pour le cloître, comme avait fait son aïeul; hérédité remarquable d'austère piété, lorsque déjà la réformation frappait à la porte.

Ce mariage était pour Anselme une grande joie au milieu des inquiétudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu sous de tristes auspices. La cérémonie se fit le 7 janvier, entre les fatales journées de Granson et de Morat. La nouvelle du premier désastre n'était sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on jugea plus sage de ne point différer, soit pour ne point jeter l'alarme, soit en vue même des incertitudes de l'avenir.

Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand artiste brugeois; elle était vêtue d'une robe de brocart ou de drap d'or, serrant à la taille, et presque entièrement cachée sous un vêtement plus ample de velours d'une pourpre foncée, doublé d'hermine et à manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches étaient ornées de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en outre une lourde chaîne d'orfèvrerie. Sa tête était couverte d'une coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir doublé d'une étoffe de soie jaune, qui retombait sur ses épaules. Ses ajustements cachaient presque entièrement sa poitrine et formaient, de part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des prêtres. On n'apercevait point ses cheveux retroussés en arrière; mais la transparence du teint, l'arc légèrement tracé des sourcils, le bleu clair des yeux, annonçaient dans la dame qui se faisait peindre, malgré son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits avaient de la douceur, son maintien de la dignité; sa taille était svelte et bien prise.

C'est ainsi qu'Agnès Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a été peinte par Memlink. Lorsque Anselme, père de six fils, la prenait, enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le dernier espoir de sa race. Moins de trente ans après lui, celle-ci était près de s'éteindre. Les fils d'Agnès[98] furent adoptés dans la maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reçut la sanction souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin qu'on mettait à le perpétuer était un hommage à la mémoire encore fraîche de notre voyageur.

Son année d'exercice terminée (septembre 1476), il fut remplacé par un autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nommé premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dénoûment attendu pour Louis XI avec une fiévreuse impatience, vint combler ses vœux et tout remuer en Flandre.