C'est surtout en comparant et en pesant les témoignages de ces auteurs que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va lire le récit[101].

IV

Les capitaines de la duchesse.

Objet de la mission des capitaines. — L'avenir de Bruges. — Le sire de la Gruthuse. — Jean de Bruges. — Jean Breydel et son escorte. — Transaction. — La Gruthuse au balcon de l'hôtel de ville. — Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt. — Exécutions à Gand. — Troubles à Bruges. — On demande la mise en jugement des anciens magistrats. — Caractère de la justice communale dans les temps de troubles. — Les partis et leurs accusations.

La mission qui était confiée au sire de Corthuy, conjointement avec les autres personnages que nous venons de nommer, n'était pas moins flatteuse que délicate; elle témoignait, à la fois, de l'estime que la cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait à ses concitoyens, car il s'agissait de rétablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait même songer, mais par la conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considération personnelle.

Parvenue au sommet de ses prospérités, dont il ne reste plus qu'un souvenir et la misère qu'elles laissent trop souvent après elles, Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre. Il semblait que la nature et les événements conspirassent ensemble sa ruine. Le Zwyn[102] commençait à se fermer peu à peu à la navigation. Les agitations politiques éloignèrent le commerce effrayé, et lorsqu'il consentit à revenir, les avenues se fermaient devant lui. Survint ensuite la réforme religieuse qui remua de nouveau le peuple et troubla jusqu'à la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea de mettre la population de niveau avec sa fortune réduite. Jamais Bruges ne se releva.

Il n'était donné de l'arrêter dans cette voie, dont on ne découvrait pas même les abîmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres délégués de la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les plus pressants du moment, et telle était la véritable tâche des capitaines. La chronique publiée par André Wyts confond, ici, deux qualités fort différentes désignées également par ce titre. Anselme Adorne n'était point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman), non plus que les trois autres. C'étaient des officiers de la maison de Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de commandant ou gouverneur.

La Gruthuse les avait déjà remplies à Bruges, ainsi que nous l'avons vu plus haut, et avait beaucoup contribué à maintenir cette ville dans l'obéissance, lors du soulèvement des Gantois contre Philippe le Bon.

Proprement, c'était un Van der Aa, de la famille des seigneurs de Grimberghe; il devait à des alliances le nom de Bruges et les titres de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. Édouard IV l'avait créé comte de Wincester. Il était marié à une dame de la maison de Borsèle, fille du comte de Grand-Pré et d'une princesse d'Écosse. Sa naissance et les services signalés qu'il avait rendus aux ducs de Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la lieutenance générale de Hollande, Zélande et Frise, que lui enlevaient les circonstances présentes; ses qualités étaient dignes de son rang, son caractère humain et affable: esprit sage et modéré, il savait s'accommoder aux temps.