Son fils est connu principalement pour sa participation à quelques opérations militaires. Après la mort de la duchesse, ayant pris parti, aussi bien que la Gruthuse lui-même, contre Maximilien, il passa en France quand ce prince l'eut emporté et fut gouverneur de la Picardie et chevalier de Saint-Michel.

Breydel, au contraire, s'attacha à la cause du duc d'Autriche et paya son zèle de sa tête. Nous avons parlé de ses exploits contre les infidèles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes étrangers qu'il s'était attachés dans ses guerres lointaines, ou qui formaient la force armée mise à la disposition des capitaines.

Ce n'était pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur personnelle qui eussent pu suffire à contenir une population de deux cent mille âmes, dans un moment où le pouvoir était sans force et l'État en péril. Les capitaines s'appliquèrent à calmer les esprits. Le soir même de leur arrivée, la Gruthuse et ses compagnons eurent une conférence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les conditions auxquelles les métiers consentiraient à déposer les armes. Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impôts, l'annulation des contre-lettres qu'on gardait au château de Lille, ainsi que des conditions imposées par Philippe le Bon, en 1437, enfin le rétablissement de tous les priviléges. Celui de mettre en jugement les magistrats et même les officiers de la duchesse qui exerçaient à Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contesté: c'était, en effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprès de la cour pour qu'elle ratifiât ces concessions.

Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'hôtel de ville; la Gruthuse, revêtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre quatre religieux, savants en théologie; là, après avoir fait donner lecture des actes dont on se plaignait, il les déchira de sa main, aux acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la jeune duchesse.

Tous les priviléges de la ville furent ensuite soumis à l'inspection des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. «De tout ceci,» ajoute la chronique, «il revint au sire de la Gruthuse beaucoup d'honneur et d'affection parmi le peuple.»

On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres capitaines rester dans l'ombre; peut-être Breydel n'était-il même que son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait, à côté de son père, jouer qu'un rôle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul entre les trois, une position indépendante; on ne saurait douter qu'il n'inspirât à la duchesse et à son conseil une confiance particulière, ce qui devait donner beaucoup de poids à son intervention. S'il paraît moins en évidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins à croire qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rétabli par leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique et peut-être le dernier. Bien souvent, il vient un temps où la destinée change de cours: tout allait au-devant de nous, tout s'éloigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-être, qu'un signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a ébloui, entraîné, charmé, ne nous offre plus que mécomptes et amertume; quand les nœuds qui nous lient à la vie se détachent l'un après l'autre, que toutes les clartés de la terre pâlissent ou s'éteignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que, d'avance, l'on regarde plus haut?

La situation politique, à Bruges, comme dans le reste de la Flandre, avait toujours pour pivot ce qui se passait à Gand. Un drame lugubre s'y préparait: Hugonet et Humbercourt avaient à porter le poids de leur faveur passée et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en secret. Malgré leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrétions calculées, il les compromet adroitement. Le duc de Clèves leur devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitât contre ces étrangers; il les fait jeter en prison. Les métiers s'arment de nouveau et font arrêter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont immédiatement mis à la question et exécutés.

C'est, dans le pays, un mouvement général. On voit accourir à Bruges les gens du Franc qui lacèrent ou livrent aux flammes les actes par lesquels ce territoire avait été érigé en quatrième Membre et traînent leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au Steen[103]. Peu après, les Brugeois font subir le même sort à quelques habitants, et prétendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient rempli dans les dernières années les fonctions de bourgmestre ou de trésorier de la ville, afin qu'ils eussent à rendre compte de leur gestion.

Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de conciliation et de popularité, était du nombre des magistrats que cette mesure aurait atteints; les libertés qu'il avait concouru à rendre à ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas qu'il y eût eu quelque chose d'effrayant pour lui à rendre compte de son administration devant des juges impartiaux et indépendants; mais rien de redoutable, dans les moments d'émotion populaire, comme cette juridiction communale que nous allons voir à l'œuvre. C'était la justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de la multitude, avec tous ses entraînements; point d'appel ni de sursis, la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours protégent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.

Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperçoit des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur équité et leur modération. Selon les différentes phases de la politique, on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour à tour des plus déplorables accusations. Qui voudra croire que Jean de Nieuwenhove[104], brave et renommé capitaine, l'un des héros de Guinegate, où il fut armé chevalier, ait détourné à son profit les fonds destinés à la solde des troupes; que Martin Lem ait machiné la mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait été de dégager ses revenus en spéculant sur les variations du tarif des monnaies? Tout cela fut dit, accepté, par un parti ou par l'autre, et la postérité le rejette avec mépris.