Il est difficile, presque impossible, de parler de Brousse sans parler également de Ahmed Vefyk Pacha. Son nom se rattache étroitement aux travaux d’embellissements qui ont eu lieu dans la ville depuis plus de vingt ans. Saïd-Pacha, aujourd’hui premier ministre, qui avait succédé à Ahmed Vefyk, n’a fait guère autre chose, pendant son passage à Brousse, que d’appliquer les réformes préparées par son prédécesseur. C’est à Ahmed Vefyk que les Broussiotes sont redevables du percement de quelques voies droites, de l’assainissement de quelques quartiers, de la construction de la route de Moudania, d’une organisation intelligente dans la bonne distribution des eaux de sources, etc. etc. Amateur éclairé, il s’est pris d’une belle passion pour les spécimens de l’art arabe et persan qui ornent encore, malgré l’incurie de ses prédécesseurs, certaines mosquées et les turbés ou tombeaux des anciens sultans. C’est ainsi qu’il fit, il y a quelques années, venir de Paris Léon Parvillé, l’orientaliste distingué, et qu’il lui confia la restauration de la mosquée Yéchit-Djami, la mosquée verte, ce petit bijou de l’art ottoman primitif, aux murs intérieurs recouverts de faïences émaillées vert émeraude. Esprit érudit et lettré, Ahmed Vefyk a consacré ses loisirs à traduire Molière et Shakespeare, et il parle le français non pas seulement comme un Français, mais en vrai Parisien ; les finesses de notre langue n’ont point de secrets pour lui[2]. Auprès de ceux qui ne le connaissent que superficiellement il passe pour un original ; mais, au fond, c’est attribuer à une bizarrerie de caractère ce qui n’est que l’expression d’un autoritarisme, peut-être exagéré aux yeux d’un étranger, nécessaire et accepté en Turquie. Quoique partisan de très larges réformes à introduire dans l’Empire ottoman ; quoique ami sincère des Européens, Ahmed Vefyk est au demeurant un vrai patriote turc, patriote intelligent et sans fanatisme aucun ; il ne s’en cache pas, et cette franchise constitue à mes yeux un de ses très réels mérites.

[2] Ahmed Vefyk Pacha a traduit jusqu’à présent treize pièces de Molière. Ce sont : Le Dépit amoureux, L’Avare, Le Mariage forcé, Le Médecin malgré lui, Tartufe (en vers), L’École des femmes, L’École des maris, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope, L’Amour médecin, Don Juan, George Dandin, Le Malade imaginaire. — Toutes ces pièces ont été imprimées et représentées en turc.

C’est lui qui a eu l’idée de faire construire le théâtre de Brousse, un des rares théâtres d’Asie, et à coup sûr unique dans son genre. Je ne veux pas parler de la disposition intérieure de cette salle ; cela ressemble à nos théâtricules de province : deux galeries de petites loges, un parterre formé de bancs en bois, pour fauteuils deux rangées de chaises de paille. L’orchestre se compose de cinq musiciens, y compris le chef. La rampe est formée par huit ou dix chandelles ; l’éclairage de la salle se fait au moyen de lampes à pétrole. Tout cela n’offre rien de saillant. Ce qui est réellement curieux, c’est de voir jouer en turc les œuvres de Molière et de Shakespeare, le Malade imaginaire, le Dépit amoureux, Henri III, Catherine Howard, etc. ; car le pacha, homme sérieux, a en horreur l’opérette et les pièces fantaisistes. Il veut, dit-il, arriver à faire apprécier par ses sujets les chefs-d’œuvre des littératures étrangères, leur inculquer le culte du beau. Malgré l’attention soutenue que j’ai vu tous les indigènes apporter à ces représentations, malgré les murmures approbatifs aux passages les meilleurs, je doute fort qu’Ahmed Vefyk Pacha arrive rapidement au but qu’il s’est proposé. Il le comprend si bien lui-même d’ailleurs, qu’il est obligé de faire de temps à autre des concessions ; c’est ainsi que parfois, dans les entr’actes du Misanthrope ou des Joyeuses commères de Windsor, on voit une actrice arménienne s’avancer vers la rampe et chanter l’Amant d’Amanda ou Tant pis pour elle ; cela en français, mais comme la malheureuse ne connaît pas un mot de notre langue, elle ne fait que répéter les sons qu’un aimable amateur, régisseur à ses heures, lui a serinés pendant de longs jours, et il s’ensuit naturellement qu’elle ne chante ni en arménien, ni en turc, ni en grec, ni surtout en français, c’est une cacophonie de mots des plus plaisante. Néanmoins le public indigène, qui n’y comprend rien non plus, se montre satisfait et applaudit la chanteuse et la chanson. O Molière ! ô Shakespeare !


Après les longs kiefs sur les coteaux, les jardins de Set-bachi, le théâtre, la plus grande distraction de l’élément chrétien à Brousse consiste le dimanche à faire la promenade d’Adjemler. On appelle ainsi un énorme platane, plusieurs fois séculaire, qui se trouve à une demi-heure de Brousse, sur la route de Moudania. Au pied de ce platane, un Grec intelligent a installé un réchaud et offre, moyennant une piastre, le café et l’eau, car il lui est interdit de vendre du raki. Là, les Grecques de Balouk-Bazar, les Arméniennes de Set-bachi et aussi les rares Européennes, se rendent à pied, en voitures ou à ânes. Hélas ! pourquoi ces jolies filles, ces belles femmes se croient-elles obligées d’adopter les modes parisiennes ou du moins de s’affubler de toutes les vieilleries démodées, de tous les rossignols que des importateurs peu scrupuleux leur vendent comme les modes les plus récentes ! si bien que l’on voit les plus charmantes créatures parées, par exemple, de robes, modèle 1868, et de chapeaux, modèle 1854 ; tout cet assemblage jure ensemble à ce point, qu’à distance, on prend pour des grands-mères ces jeunes filles qui ne sont pas encore des femmes. Et comme ces atours d’autres pays, d’autres climats jurent avec ce ciel et cette terre d’Asie ! Il est difficile d’imaginer rien de plus excentrique, passez-moi le mot, de plus rococo ! Et quel argument à en déduire contre la vanité féminine !


La colonie européenne est très peu nombreuse à Brousse. Elle se compose tout au plus de quatre-vingts personnes dont quelques-unes n’attendent qu’un événement favorable pour regagner leur patrie. C’est qu’en effet la plus grande partie de ces colons échoués là par hasard, quelques-uns vers 1845, la plus grande partie à la suite de la guerre de Crimée, après avoir eu un moment de prospérité inespérée, n’ont pas eu la sagesse d’en conserver le bénéfice ; ils se sont, à part de très rares exceptions, aventurés dans des spéculations hasardeuses sur les soies, au lieu de continuer à se contenter du bénéfice industriel, si bien qu’aujourd’hui presque toute l’industrie de la soie se trouve entre les mains des Arméniens, des Turcs et des banquiers plus ou moins grecs de Galata. C’est là un fait acquis, auquel malheureusement il n’y a pas à remédier et qui, au contraire, ira s’accentuant.

Si encore dans ces déboires, dans cette infortune commune, dans ces tristes revers, l’esprit de solidarité se rencontrait, peut-être y aurait-il encore une faible lueur d’espoir vers un avenir meilleur. Mais, hélas ! cette entente qui triple les forces dans l’adversité est bien loin d’exister. Le vieux proverbe : quand il n’y a plus de foin au râtelier les bêtes se mordent, peut, quoique trivial, trouver ici son application.

C’est une chose pénible à dire, mais qu’il vaut mieux avoir le courage d’avouer : cette colonie, déjà pauvre, rongée par les querelles intestines, est irrémédiablement condamnée. Sur ses débris, nous en avons le ferme espoir et la quasi certitude, s’élèvera plus tard une colonie européenne jeune, vigoureuse, importation d’éléments nouveaux, purs de toutes intrigues et de toutes compétitions envieuses et mesquines.