Et cependant, malgré cette misère qui s’accroît chaque jour, que les charges de la dernière guerre sont encore venues augmenter, toute cette population aux babouches trouées, aux robes rapiécées, non seulement ne se plaint pas, mais prend la vie gaiement et s’épanouit joyeusement aux chauds rayons du soleil. Heureux naturel, admirablement secondé par le climat !

Grecs, turcs, arméniens, chacun s’amuse à sa façon, ne se ménage point les distractions, et témoigne ainsi par le plaisir qu’il y prend son parfait contentement de se sentir vivre.

Les occasions de repos sont si fréquentes d’ailleurs ! Chaque semaine trois jours fériés, sans compter les fêtes grecques. Ce sont les semaines des trois dimanches : celui des turcs le vendredi, celui des juifs le samedi, et le lendemain celui des chrétiens. Chacun de ces trois jours une partie du bazar est religieusement fermée : celle où se trouvent les boutiques de la secte qui prend son repos dominical. Les deux autres, voyant venir peu de clients ces jours-là, ferment leurs comptoirs de bonne heure, et s’en vont faire aussi le kief.

Le kief, en Turquie, n’a pas son équivalent en France. Ce n’est pas seulement la sieste, ce n’est pas non plus la joie exubérante à laquelle se livrent souvent nos travailleurs après un long labeur ; c’est la volonté ferme et arrêtée de se détacher pendant quelques heures de tous les tracas de la vie quotidienne, c’est un état moral où l’esprit, l’âme si l’on veut, se détache des intérêts terrestres et s’élance capricieusement dans l’azur d’un idéal sans limites. Des deux parties de l’être humain, la bête seule reste attachée au sol, l’autre vagabonde aux hasards de l’imagination.

Quand on va faire le kief on emporte un nombre respectable de mézès, sortes de hors-d’œuvre, tels que anchois, caviar, cornichons, piments, saucissons, fromages, salades crues, concombres, etc… etc…, et plusieurs bouteilles de mastic ou de raki, eau-de-vie de marc anisée. On se rend à l’ombre des grands platanes de Tefferitch, sur les riants coteaux de l’Olympe, au-dessus de la ville, ou dans les vieux cimetières ombragés par les cyprès séculaires, ou à la source de Bounar-Bachi, en un mot dans tous les sites qui réunissent la beauté de la vue, la fraîcheur, l’eau pure. Toute la famille s’asseoit sur l’herbe comme nos bourgeois de Paris le dimanche à Meudon et à Clamart, grignote les mézès, boit force verres de raki additionnés d’eau, sans bruit, sans gaieté bruyante, paisiblement ; on parle peu, on se recueille ; parfois quelques chants grecs viennent rompre cette monotonie. Une légère et douce ivresse ne tarde pas à s’emparer de ces heureuses gens ; ils s’endorment ou plutôt sommeillent, en proie à un rêve éveillé, si je puis ainsi dire ; cela présente quelque analogie avec les effets du haschich sans en avoir les funestes inconvénients.

Les très rares jours de la semaine qui ne sont pas fériés, les familles arméniennes et grecques se réunissent fréquemment dans la soirée aux jardins de Set-bachi. On appelle ainsi une vaste terrasse, couverte de vieux arbres, dominant le ravin Gusdéré, où coule un torrent qui descend de l’Olympe, sépare le quartier arménien du quartier turc et va rejoindre l’Ulufer au loin dans la plaine. Là, assis sur de petits tabourets bas, ayant devant soi sur d’autres tabourets des plateaux chargés de mézès, de raki, de café, d’eau, on laisse s’écouler les heures en médisant du prochain, tout comme si l’on était dans un centre civilisé. Devant le perron du café, un orchestre composé de violons, flûtes, guitares, cymbales, joue des airs turcs, arabes, grecs au rythme monotone, au ton strident. L’intérieur de ce café ne présenterait rien de particulier si l’on n’y rencontrait, comme d’ailleurs dans presque tous les établissements de ce genre en Asie, ces chromolithographies allemandes, qui sans plus de souci des lois du dessin que de la vérité historique, représentent invariablement un régiment de cuirassiers français s’enfuyant épouvanté devant deux uhlans ! Quand donc nos flegmatiques fabricants d’images d’Épinal se décideront-ils à lancer eux aussi leurs produits sur ces marchés asiatiques si vastes, encore si peu exploités, et comprendront-ils qu’en gagnant là de l’argent, ils serviront aussi les intérêts de la patrie ! A cet égard, les Allemands se montrent plus pratiques et plus malins que nous.


Les siestes prolongées des jardins de Set-bachi ne sont pas les seules distractions que puisse offrir une soirée à Brousse. J’ai conservé pour la fin la plus grande et la plus extraordinaire, — ici, bien entendu. Je veux parler du théâtre.

En face le palais du gouverneur, de l’autre côté de la rue, derrière un mur bas surmonté de barreaux en frêne, s’élève une petite construction, moitié pierre moitié bois, dont la façade blanche se termine par un fronton triangulaire. C’est le théâtre de Brousse.

La construction de ce théâtre est due à l’intelligente initiative de S. A. Ahmed Vefyk Pacha, ancien ambassadeur à Paris, ancien Commissaire général en Anatolie, ancien grand vizir, en ce moment, pour la seconde fois, gouverneur général du vilayet de Hudavendighiar.