Dans la journée, il est vrai, au moment de la chaleur, chacun, suivant l’habitude orientale, se livre à une sieste prolongée.

On se lève seulement quand le soleil se couche, et alors jusqu’à une heure ou deux du matin le golfe est sillonné de caiqs.

C’est un spectacle charmant de voir sous ce ciel tout constellé d’étoiles, d’un bleu si pur qu’il fait clair comme en plein jour, filer rapidement, sur la mer calme, ces caiqs effilés, illuminés par les mille couleurs des lanternes vénitiennes.

En voici d’où s’élèvent doucement les voix des jeunes filles modulant des chœurs grecs, un peu monotones peut-être, mais d’une monotonie cadrant à merveille avec ce ciel, ces montagnes, cette mer qui semblent se fondre ensemble dans le même bleu vague.

Voici maintenant d’autres caiqs où se trouvent des musiciens grecs. Pour tout instrument un fifre, un violon, et deux guitares. Il sort de cela une musique étrange, criarde, qui tout d’abord agace horriblement les nerfs ; ce sont des airs à ritournelles vives, alertes, mais sans mélodie. Il faut au moins une bonne demi-heure pour que les oreilles, même les moins récalcitrantes, s’habituent à ces sons et ne frémissent plus à chaque note. Alors on en arrive à trouver parfois un certain charme à cette musique, — tout comme, lorsque l’on est privé de fruits mûrs, on mord dans un fruit vert ; le premier seul semble acide, et l’on finit bientôt par trouver aux autres une saveur piquante.

Ajoutez à ces illuminations, à ces chœurs, à cette musique, les feux d’artifice qui s’entre-croisent, les fusées qui montent au ciel et narguent les étoiles, et vous aurez une idée des distractions que se procure aux bains de mer la société grecque et arménienne de Brousse.

Car ce sont bien là les seules distractions de Moudania et d’Arnaout-Keuy. Ces stations balnéaires paraîtraient horriblement insipides aux habitués de Trouville et d’Étretat. Il n’y a ni casino ni hôtels confortables. Point de lieu de réunion. Chacun prend son bain où bon lui semble, avec caleçon ou sans caleçon, car il y a des anfractuosités de rochers très discrètes. Soit dit en passant, il est impossible de trouver à acheter un caleçon de bain dans cette ville de bains. On m’a cité un Français qui a voulu tenter l’expérience. Après avoir visité infructueusement toutes les échoppes de Moudania, il s’en retournait désappointé, quand un grec vint lui confier mystérieusement qu’il n’existait qu’un seul caleçon de bain dans tout le bourg : un Anglais l’avait oublié là, par hasard, il y avait plusieurs années de cela !

Quant aux maisons, ce sont d’affreuses bicoques tout en bois vermoulu, hantées par les puces, les punaises et tous les insectes asiatiques dont le seul rôle dans la nature consiste évidemment à tourmenter les Européens.

La seule qualité de ces constructions, et elle a son prix, est de se trouver à l’abri des tremblements de terre, très fréquents ici. Tandis que les demeures solidement bâties s’écroulent à la moindre secousse, ces baraques en planches et en terre gâchée résistent victorieusement. Les poutres se disjoignent, mais se replacent d’elles-mêmes, on dirait du caoutchouc. Aussi conserve-t-on avec respect ces bâtisses, contemporaines du fameux tremblement de terre de 1855 qui détruisit presque toute la ville de Brousse. On espère sans doute qu’elles résisteront de même au prochain !

Ce qu’offrent de plus curieux ces masures, ce n’est pas leur aspect extérieur, si repoussant que le dernier paysan de France hésiterait à s’y loger, c’est de voir à ces fenêtres au bois rongé, sans vitres quelquefois, sur le pas des portes toutes disjointes et éraillées, les frais visages de délicieuses jeunes filles.