Le konak, ou palais du gouverneur, au chef-lieu du vilayet, renferme les divers services administratifs et aussi les tribunaux et les prisons.

Une cour immense, traversée par une chaussée bordée d’arbres ; au fond un bâtiment rectangulaire à deux étages, froid et nu, sans ornementations ; à droite, une suite de petits bâtiments tout en bois, à un seul étage ; l’herbe pousse et croît au hasard, de ci de là, par places ; des oies, des poules, des dindons, des moutons vont et viennent en liberté dans cette cour ; à gauche le poste des zaptiés ; ils sont là étendus sur des nattes, se chauffant au soleil et jouant de la guitare ; le factionnaire a posé à terre son winchester et roule nonchalamment une cigarette ; des femmes au yachmak sali par l’usage, au féredjé maculé et troué, suintant la misère, devisent entre elles, accroupies par groupes dans la cour, attendant des secours qui ne viendront jamais ; tout cela calme et triste ; de temps à autre le silence est rompu par les glous glous des dindons, les piaillements des oies, le bêlement des moutons, ou par les cris sauvages qui partent des prisons.

Tel est l’aspect du palais du gouverneur général d’un vilayet en Turquie d’Asie. Quand on a vu un konak on les a vus tous, car tous se ressemblent.

En face le konak, une ligne de constructions en bois ; le rez-de-chaussée et le toit, c’est tout. Ce sont là les cafés Riche, Cardinal, Napolitain, Tortoni de l’endroit. Sur la bordure du trottoir se dressent des poteaux, espacés régulièrement, supportant des lanternes vénitiennes, massives, solides, à l’épreuve des vents du sud. Une suite de tabourets, très bas et grossièrement travaillés, tient lieu de tables ; on s’asseoit, si l’on préfère, sur les nattes de joncs étendues à terre.

A travers les larges vitres de ces cafés, on aperçoit les indigènes accroupis sur le sol ou sur des estrades ; ils aspirent en silence la fumée du narghilé et n’interrompent cette laborieuse occupation que pour humer à petites gorgées le café versé dans les tasses microscopiques.

C’est ici que se réunissent, avant les audiences, les avocats, les parties, les témoins. C’est ici aussi que l’on trouve, — pour quelques piastres, — des autochtones de bonne volonté prêts à prêter serment et à affirmer, devant le tribunal, quoi que ce soit pour qui que ce soit.


Il est six heures à la turque, c’est-à-dire environ midi à la franque. C’est l’heure où s’ouvrent les audiences.

Les cafés se vident. Témoins vrais, faux témoins, parties en cause, avocats, tous traversent la rue, entrent au konak et se dirigent à gauche vers les petits bâtiments affectés aux tribunaux.

Dès le vestibule, c’est avec peine que l’on se fraye un passage au milieu de ces groupes, spécimens de toutes les nationalités, de tous les costumes, de tous les idiomes et patois orientaux.