Longtemps ce fonctionnaire étonnant reste immobile, sans même se donner la peine d’abaisser la main de laquelle vient de s’échapper ma lettre officielle. Enfin il se décide à relever la tête. Il ouvre la bouche. Sans doute il va m’entretenir de mon affaire. Erreur ! il commande de nouvelles tasses de café à un nouveau zaptié de garde !

Il faut cependant procéder à l’interrogatoire de mon cawas. Je l’exige. Mais alors je constate ce que l’on m’avait dit depuis longtemps, ce que je m’étais toujours refusé à croire, c’est-à-dire la nullité plus que parfaite du juge d’instruction, homme versé sans doute dans l’interprétation sagace du Koran, mais totalement ignorant des choses de ce monde !

C’est le greffier, arménien jeune encore, intelligent, et désireux d’arriver, qui fait l’interrogatoire, pose les questions, facilite les réponses, et en prend rapidement note.

Le juge d’instruction continue à rester immobile. Dans le pays on appelle cela un « homme de bois ».

De temps à autre, un zaptié vient lui présenter des pièces à signer.

Quel travail ! quelle fatigue ! Le juge prend son cachet, le tient de la main gauche ; de la droite il l’enduit d’encre turque grasse et épaisse ; il le frotte avec lenteur et méthode ; puis il le passe dans sa main droite, pose sur la paume de sa main gauche la pièce à signer et y appuie enfin longuement son cachet. Cela fait, il laisse tomber le papier, — toujours automatiquement ; le zaptié se baisse, le ramasse et l’emporte. Le juge se renfonce dans son fauteuil crapaud avec la lassitude qui résulte de l’accomplissement d’un pénible labeur. Quelle fatigue ! quel travail !

L’interrogatoire de mon cawas fini, le greffier présente à son chef le procès-verbal. Le juge, sans le lire, y appose son inévitable cachet.

J’ai hâte de me retirer.

Mais en sortant, par prudence, je vais voir le pacha. Je fais bien, car il me confirme de tous points mon impression sur l’absolue nullité de son juge d’instruction. Il m’entend, m’écoute, et, le lendemain, au tribunal correctionnel, mon cawas a gain de cause ; son agresseur est condamné à la prison, à l’amende et aux dommages-intérêts. Pek eyi !

IV
L’ÉLÉMENT CHRÉTIEN DANS LES CONSEILS PROVINCIAUX