Ainsi accoutré, au milieu de la foule dépenaillée qui encombre le vestibule servant d’antichambre au juge d’instruction, mon cawas, droit et fier comme un bedeau de cathédrale et la cravache à la main, passerait aux yeux d’un Parisien et surtout d’une Parisienne pour un prince oriental, et moi simplement habillé à la française, en noir, je serais pris tout au plus pour son humble domestique.

On nous introduit immédiatement dans le cabinet du juge d’instruction.

C’est au rez-de-chaussée, de plain-pied avec le vestibule. Une chambre longue, basse, à fenêtres étroites et grillées. Jour incertain. Une natte en paille recouvre la moitié de la pièce, à droite en entrant ; de ce côté, dans l’angle, en face les fenêtres, un fauteuil forme crapaud, siège officiel du magistrat ; à gauche de ce fauteuil, un petit tabouret pour le greffier ; entre le fauteuil et le tabouret, une petite table très basse, très étroite, hexagone, supportant une écritoire et des plumes. Dans la moitié de la chambre qui n’est pas revêtue de la natte gisent pêle-mêle, sur le carreau, des armes, des vêtements maculés de boue, de sang, poussiéreux, des vases, des chibouks, des ceintures, des babouches, des ficelles, etc…, en un mot, un attirail de pièces dites à conviction. Sur toute l’étendue de la natte c’est le même fouillis, avec cette seule différence que ce sont des liasses de papier, documents privés et publics, plaintes émanant de particuliers, takrirs ou pièces officielles provenant des autorités ottomanes ou étrangères. Pas l’ombre d’un bureau, d’un registre, d’un carton. Dans cette pièce où s’agitent sans cesse les questions de vie, d’honneur, dans cette enceinte redoutable d’où l’innocent peut sortir prévenu, accusé et déjà presque coupable aux yeux des autres, tout respire l’incurie la plus profonde, le désordre le plus parfait, la nonchalance, le laisser-aller, l’insouciance ; les murs suintent la misère, et tout indique la corruptibilité.

Le juge d’instruction est enfoncé dans son fauteuil crapaud, échoué là, Allah seul peut savoir à la suite de quelles péripéties !

C’est un grand vieillard, teint basané, barbe noire en pointe, coupée court, sourcils broussailleux, yeux bistrés enfoncés profondément ; ses mains longues, osseuses tiennent le tébili, chapelet turc, dont les boules rouges s’égrènent sans fin entre ses doigts décharnés. Sa longue robe verte et sa large ceinture disparaissent presque dans les plis de sa houppelande fourrée — et il fait 30° au-dessus de zéro à l’ombre ! Il porte le turban blanc des imans, et ses pieds jouent à l’aise dans de larges babouches jaunes.

A mon entrée, il se lève, esquisse de la main le salut oriental, m’indique un siège à sa droite et se rassied. Il fait un signe ; un des zaptiés de garde disparaît et revient avec l’inévitable plateau et les non moins inévitables tasses de café. Il roule une cigarette d’excellent tabac de Cavalla, et me la présente ainsi que la pincette à feu. Nous causons, en buvant, de la température, de la récolte des raisins qui s’annonce bonne, d’un ours tué récemment dans la montagne, à quatre heures de la ville, et d’une foule de choses tout aussi intéressantes. Pendant ce temps, les accusés et les prévenus attendent dans le vestibule, bavardent gaiement avec les zaptiés qui les surveillent, et trinquent fraternellement en se passant tour à tour la coupe remplie d’eau.

J’aborde le sujet de ma visite. Le juge m’écoute et ordonne au greffier de lui remettre ma plainte écrite. Celui-ci quitte son siège, se met à quatre pattes sur la natte, au centre des innombrables liasses de papiers qui ont été jetés là, au hasard, au fur et à mesure de leur réception, à la place précise où, après la lecture, on les a laissés choir.

Ainsi accroupi, le greffier, s’appuyant sur la main gauche, se met à trier rapidement de la main droite tous ces documents. C’est un bouleversement qui dure bien dix minutes. Enfin un cri de triomphe se fait entendre : c’est le greffier qui a trouvé ! Ichallah ! Il se redresse en agitant au-dessus de sa tête une large feuille de papier. Cela est bien, en effet, le texte de la plainte par moi adressée. J’admire l’intelligence de cet employé et son adresse dans cette chasse aux documents, car j’aurais, certes ! fait le pari qu’il serait resté bredouille dans cet inextricable fouillis !

Il s’assied alors par terre, les jambes repliées, à la turque, et lit à haute voix mon takrir. Le juge d’instruction l’écoute-t-il ? Je ne sais. Son visage reste impassible et ses yeux ne quittent pas le tébili que ses doigts égrènent méthodiquement.

Le greffier a fini sa lecture. Long silence. Le juge continue à paraître immobile et insensible à ce qui l’entoure. Dormirait-il ? Non, car il se décide à remuer ; il étend les bras et prend le document. Il contemple longuement ce papier auquel il ne comprend rien, ne sachant pas un mot de français. Que fait-il ? il se contente d’examiner le cachet dont il connaît la forme et l’aspect. Puis, sans qu’un muscle de son visage ait tressailli, sans le moindre mouvement du corps, il ouvre la main et laisse tomber mon takrir qui va rejoindre, au hasard, sur la natte, l’amas confus des textes arabes, turcs, persans, arméniens, grecs, russes, etc. Ce magistrat, en ce moment, rappelle à mon esprit les automates de Vaucanson, et c’est avec peine que je réprime mes pensées qui, vagabondes, tiennent absolument à me faire comparer le premier juge d’instruction du vilayet aux pantins articulés des baraques foraines, ornements des fêtes publiques de la banlieue parisienne !