Soit par économie, soit faute de fonctionnaires capables, le président du tribunal du Chéri d’un vilayet doit, d’office, présider la cour d’appel civile du même vilayet. Il en résulte que ce personnage qui peut, à la vérité, être très versé dans la législation qui lui est familière, est très souvent, presque toujours, fort embarrassé quand il a à juger des questions soumises au droit commun. Le vilayet n’a pas encore connu un hakim au courant des deux législations. Aussi la cour d’appel a-t-elle toujours été à la merci du premier membre venu qui a su gagner la moindre influence sur le président. Quand le président est intègre, c’est encore un heureux résultat !


Muheddin — 68 ans — préside le tribunal des affaires criminelles assez intelligemment — fait preuve d’énergie quand il le veut — a prononcé sept condamnations à mort dernièrement, en un seul mois — connaît suffisamment les codes ottomans — affecte d’ignorer absolument les textes des capitulations et les privilèges stipulés en faveur des Européens.


Ahmet-Ullah-Effendi — 78 ans — est à la tête d’un tekké de derviches — c’est le vétéran des fonctionnaires judiciaires du pays — petit homme aux yeux vifs et étincelants — représente le vieux type turc — très intelligent — assez intrigant — esprit hésitant — ses longues digressions font perdre un temps précieux au tribunal — vote toujours comme le président.


Isaac — 60 ans — Israélite — exerce le métier de saraf (changeur) — très intelligent — n’exprime jamais son idée au tribunal — approuve toujours le président — indifférent à toute affaire où les intérêts d’un Israélite ne sont pas en jeu.

III
CHEZ LE JUGE D’INSTRUCTION

… Hier, mon cawas Hristo a été insulté et menacé par un grec, sujet ottoman. J’ai porté plainte à l’autorité locale et l’agresseur a été arrêté immédiatement. Aujourd’hui, je me rends chez le juge d’instruction avec mon cawas pour qu’il expose lui-même les faits tels qu’ils se sont passés.

Hristo se revêt de ses plus beaux vêtements, rouges et or, il se pare de ses armes les plus damasquinées et les plus étincelantes à l’œil, et il n’oublie pas surtout la décoration autrichienne qu’il a gagnée je ne sais plus dans quelle bataille.