Dans ces conditions, les membres chrétiens ne paraissent briguer leurs places au conseil qu’en vue de servir leurs intérêts privés. Les dispositions qui animent les turcs dans l’exercice des fonctions publiques ne sont d’ailleurs pas plus édifiantes, et sur le terrain de l’intérêt privé, on voit le plus souvent turcs et chrétiens se réunir et s’entr’aider ; une opinion complaisante en vaut une autre à l’occasion.

Tel est le rôle des chrétiens dans les conseils provinciaux depuis longtemps ; telles sont aussi les dispositions générales des membres musulmans et chrétiens dans ces conseils.

Les chrétiens ne manquent cependant pas de se récrier contre la situation secondaire faite à leurs représentants dans les conseils ; mais de tous ceux qui ont passé par ces fonctions, aucun n’a su faire preuve d’assez d’indépendance, d’impartialité, de courageuse énergie, pour pouvoir contribuer à l’améliorer.

La profonde misère qui règne dans toutes les classes de la population et qui résulte d’une longue série de manque de récolte, du poids énorme des impôts et des charges supplémentaires qui pèsent sur elles contribue beaucoup aussi à leur démoralisation et à leur découragement ; avec le sentiment de leurs droits, elles semblent avoir perdu la conscience de leur devoir.

CHAPITRE V
DANS LA MONTAGNE

I
LES PAYSANS. — UNE CHASSE A L’OURS

Mon ami sir Edwin. — Un ours à tuer. — En route pour la montagne. — L’arrivée au village. — La chambre d’hospitalité. — Le mouktar. — Pendant le café. — De grands enfants. — Histoire de bottes. — Les médecins malgré eux. — Le repos. — Les puces et autre vermine. — Idée originale d’un muletier. — Les fusils à treize francs. — Dans la forêt. — Les rabatteurs. — L’ours invisible. — Le retour en ville. — Les chacals.

Il est cinq heures du matin. Les rayons du soleil de mai entrent à flots par les dix fenêtres de ma chambre… — Comment ! dix fenêtres ! dans une seule chambre ? — Certes !… ne suis-je pas en Asie et a-t-on jamais ici taxé les fenêtres ? — Heureux pays où l’air et la lumière ne sont pas frappés d’impôts !… Donc le soleil prend en maître possession du logis, me réveille, m’éblouit et me force à me lever.

Je descends au jardin tout embaumé par les douces senteurs matinales des roses qui s’ouvrent.

A travers les grilles qui laissent jour sur la rue, j’aperçois sir Edwin G… en contemplation devant une bâtisse inachevée.