— Voilà bien la Turquie, me dit-il en me voyant : on entreprend tout, on n’achève rien.

Il entre. On apporte les narghilés, le raki, et nous causons.

Sir Edwin est consul of her Britannic Majesty’s. Jeune encore, de haute taille, bien découplé, il unit tout ensemble la mâle robustesse à la douceur féminine. On dirait une jeune fille capable, dans une puissante étreinte, d’étouffer un ours. Aimable causeur, spirituel, d’une distinction rare en Asie, sir Edwin est un fort agréable compagnon, et, j’ajoute tout de suite, un cœur droit et franc.

C’est aussi le plus intrépide chasseur du pays. Il n’y a pas un coin de la montagne qui ne lui soit familier, pas un ravin dont il n’ait troublé les échos par les détonations de son winchester. Pour lui, isolé dans ce pays quelque peu sauvage, la chasse est la grande distraction ; il s’y rend comme en Europe nous nous rendons au bal.

Les soirées ici, sont, en effet, dans la montagne ; l’orchestre, c’est le bruissement des feuilles agitées par le vent ; les hôtes sont les sangliers, les ours, les loups, les chacals, les biches, les daims, les chevreuils qui galopent dans la forêt ou s’embrassent dans les clairières ; l’intrus qui s’invite de lui-même, c’est le chasseur à l’affût.

Précisément Edwin a reçu hier la visite de deux montagnards turcs qui venaient l’informer qu’un ours, — toujours le plus gros de son espèce quand il n’est pas tué ! — était apparu non loin de leur village. Il me propose de l’accompagner dans la chasse qu’il médite de donner à cet animal insociable. Pour moi, depuis peu dans le pays, l’occasion s’offre belle de m’initier plus intimement à la vie nouvelle que je vais pratiquer. J’accepte. C’est entendu : nous partirons dans la journée pour la montagne.

Donc à deux heures, Edwin, mon ami Grégoire, moi et le surudji ou postillon qui aura soin des chevaux, nous descendons au grand trot de nos montures la large rue qui conduit à la route de Ghemlek. Les fers de nos chevaux, battant les pavés, réveillent les indigènes alanguis par la sieste dans les carrefours, sur les trottoirs, aux angles des portes.

A l’extrémité de la ville, nous nous arrêtons pour prendre la provision d’orge nécessaire aux chevaux.

Puis on repart, et nous entrons dans la plaine.

Ce n’est qu’après cinq heures d’une course rapide que nous parvenons à l’extrémité est de la plaine de Brousse et que nous entrons enfin dans la montagne.