Là il n’y a plus de routes praticables. Il faut aller au hasard, suivre un lit de torrent desséché, un ravin, gravir de rudes montées, traverser des taillis. Il faut laisser la bride libre au cheval, qui d’instinct, et le pied aussi sûr que celui d’un mulet, évitera les faux pas et les casse-cou, doucement, sans se presser, mais sûrement. Il faut avoir l’œil aux aguets, être assuré que le revolver est bien armé, que le poignard joue facilement dans sa gaîne, et tenir le fusil haut sur la cuisse. Il faut s’attendre à tout ; car il n’y a pas ici un défilé qui n’ait sa tragique légende.

Depuis longtemps il fait nuit quand nous arrivons à l’entrée du village. On ne nous attendait pas aussitôt ; aucune lumière ne brille.

Après de longs circuits nous parvenons enfin au centre de cet amas de masures en bois perdues au milieu de la forêt.

Avec la crosse de nos fusils nous frappons à quelques portes, au hasard !

Un paysan sort à moitié éveillé.

— Conduis-nous à l’oda, dit sir Edwin, et préviens le mouktar.

L’oda c’est la chambre d’hospitalité que possède tout village en Asie. C’est là que le voyageur trouve un abri, du feu, et même des vivres s’il n’en a pas. Cette hospitalité turque, — peut-être plus réelle que la traditionnelle hospitalité écossaise ! — est aussi large que le comportent les ressources de localités absolument pauvres. Elle est entièrement gratuite ; mais, si le pauvre ne paye rien, il est d’usage aussi que le riche de passage laisse au village une petite gratification qui aide à l’entretien du logis et du feu. Cela est peut-être patriarcal, mais c’est infiniment plus démocratique et bienfaisant que notre organisation européenne. Le misérable, dans les villages de l’intérieur de la Turquie d’Asie, est au moins toujours assuré de savoir où reposer sa tête, réchauffer ses membres, apaiser sa faim.

Le bruit de nos chevaux réveille le village endormi. Les portes claquent, les fenêtres grincent. Des ombres s’estompent indécises dans la nuit claire, s’agitent, semblent se concerter. Le mouktar, sorte de maire de campagne, vient de lui-même à notre rencontre, nous souhaite cordialement la bienvenue et nous conduit à l’oda.

Par un escalier en bois vermoulu nous parvenons dans une petite pièce d’environ huit à dix mètres carrés. Le mouktar se baisse devant le foyer ; à genoux, appuyé sur une main, il écarte de l’autre les cendres chaudes et ravive les tisons de son souffle puissant. Puis il prend un morceau de bois résineux, l’allume, le fixe entre deux pierres disjointes de l’âtre, se relève et nous salue de nouveau en disant : Vous êtes ici chez vous.

On nous apporte des vivres : un peu de pain, une espèce de pâté d’orge bouilli mélangé de feuilles de coquelicots ; pour boisson du lait. Heureusement nous avons apporté des provisions plus substantielles et plus conformes à des estomacs européens. Nous donnons au mouktar le café et le sucre, comme c’est l’usage, et, pendant qu’il fait méthodiquement griller le café dans une large assiette en terre noire, nous commençons à souper, assis à la turque, — car les chaises sont inconnues ici.