La salle, éclairée par les lueurs capricieuses du morceau de bois résineux, présente un curieux tableau.
Pendant les préparatifs du repas, un turc est entré et s’est accroupi silencieusement dans un coin. Puis un autre est venu s’accroupir auprès du premier ; puis un troisième, un quatrième, un cinquième, si bien qu’ils sont déjà plus de vingt nous examinant tous dans la même attitude de curiosité silencieuse. La nouvelle que des Frenks sont arrivés au village s’est répandue de porte en porte, et comme c’est ici chose rare, on vient nous contempler. Et la chambre est déjà pleine que d’autres paysans surviennent encore et s’entassent au milieu des premiers. C’est chose étonnante comme une petite pièce peut contenir de turcs ! sur le palier restent les plus timides, et, au fond, dans l’ombre, se dessinent les formes des femmes enveloppées du féredjé et du yachmak.
Les vacillements de la flamme se jouent bizarrement sur ces costumes bariolés, sur les ceintures, sur les casaques multicolores, sur les turbans d’aspect différent. C’est une richesse de tons inouïe qu’offrent les vêtements de ces pauvres gens.
Le mouktar a enfin terminé la laborieuse préparation du café. Il nous offre les premières tasses, puis il en donne également une tasse à chacune des personnes qui se trouvent dans la salle. C’est l’usage ; c’est la bienvenue que paye le voyageur.
Toute glace est alors rompue. Les conversations s’engagent. Les uns jettent de longs regards de convoitise sur nos armes et se communiquent leurs impressions en hochant la tête en signe d’admiration. Quelques-uns s’enhardissent jusqu’à y toucher et, encouragés par notre silence, ils les palpent, les retournent, se les passent. Ces paysans ont des naïvetés d’enfants. Dans un coin, j’avais jeté mes bottes, de grandes bottes à l’écuyère. Ah ! ces bottes, que de regards d’envie venaient s’abattre sur elles ! L’un d’eux, n’y tenant plus, me demande à en essayer une. Je lui dis oui, et aussitôt cette botte circule par la pièce, chacun l’essaye à son tour, puis tend la jambe à son voisin qui le déchausse, et ainsi de suite. C’était un comique spectacle.
D’autres viennent nous demander des médicaments. Ils nous consultent sur leurs maladies. C’est chez eux tous une opinion dont il est impossible de les faire démordre que chaque Frenk est un médecin. On s’efforce à les dissuader ; c’est peine perdue ; ils continueront à implorer votre science jusqu’à ce que vous leur ayez indiqué un remède ou donné un médicament, quel qu’il soit. Vous leur donneriez à avaler une cuillerée même d’eau pure, qu’ils se retireraient satisfaits, et qu’il ne serait pas étonnant qu’ils se trouvassent guéris par un effet magnétique, tant leur foi est robuste dans la science du Frenk ! Nous en avons eu ce jour-là précisément une preuve. Un vieux turc à longue barbe blanche vint nous demander un remède pour son fils, le meilleur chasseur du village et sur lequel nous comptions pour le lendemain ; ce malheureux souffrait d’une dysenterie continue depuis plusieurs jours, et restait couché. Nous donnons au vieillard un morceau de sucre imbibé d’eau-de-vie. Il l’enveloppe soigneusement dans un chiffon de papier, et court porter à son fils ce remède primitif sur l’efficacité duquel aucun de nous ne comptait. Effet étonnant : le lendemain matin le jeune turc était guéri, et, sans nulle autre rechute, il prit brillamment sa part à notre chasse fatigante. O la foi !
Ces braves gens auraient bien passé toute la nuit à bavarder si l’iman, qui était venu aussi se joindre à eux, n’eût enfin donné le signal du départ.
On nous apporte alors quelques petits matelas bien minces, bien étroits, et des couvertures. On jette cela sur le plancher, et nous nous étendons tout habillés en allongeant les pieds vers le foyer.
Nous allons donc pouvoir prendre un peu de repos bien mérité après la longue course que nous venons de faire ! Hélas ! la fatigue a beau être grande, elle ne peut triompher des insectes parasites qui pullulent dans les matelas et les couvertures, qui se glissent sous nos vêtements et s’y trémoussent désordonnément.
On ne peut se faire une idée de la vermine que renferment ces villages de l’intérieur et avec laquelle ces bons turcs vivent fraternellement. Le temps qu’ils n’emploient pas à fumer leur cigarette, ils le passent à se chercher les puces. Si encore ils les exterminaient ! Mais, après les avoir saisies avec dextérité entre le pouce et l’index, ils les placent délicatement à terre, et l’animal s’empresse de sauter sur le voisin.