Un jour, un muletier traversait un village. Sa bête rétive refusait d’avancer. Le muletier s’approche d’un groupe de paysans accroupis au seuil d’un café. — Qui a des puces et des poux ? demande-t-il. Immédiatement tous les paysans passent les mains sous leur casaque, sans être autrement étonnés de la demande, et ramènent chacun un nombre respectable d’insectes. Le muletier ramasse le tout simplement et le place sous le ventre de sa bête, qui, ainsi aiguillonnée, se décide à marcher. Rien là que de très naturel pour le pays !
Au petit jour nous nous levons, courbaturés, meurtris, le supplice est fini.
Les paysans se réunissent devant la maison aux puces inhospitalières.
Très peu ont des fusils. Et quels fusils ! Il y a une maison anglaise, dont le dépôt est à Constantinople, qui vend à ses excellents amis de la Turquie d’Asie des fusils à deux coups au prix incroyable de treize francs ; c’est de la fonte, ça part quand ça peut, et ça éclate à volonté. Mais, telle quelle, le possesseur d’une arme semblable s’en montre très fier.
Ceux qui n’ont point de fusils se sont armés de longs bâtons ou de fourches.
Tous les hommes valides viennent avec nous. Ils vont servir de rabatteurs.
On entre dans la forêt. Là aucune route. Nul sentier. On se fraye un chemin comme on peut à travers ces arbres centenaires, dont quelques-uns, morts de vieillesse ou frappés par la foudre, gisent à terre et ajoutent encore à la difficulté de la marche. D’autres fois ce sont des arbres encore verts et vigoureux qui ont été abattus ; le paysan a taillé, à même, la planche, le timon qu’il est venu chercher, et est parti sans plus se soucier de l’arbre. Ou bien c’est un chêne à moitié consumé ; c’est un passant qui, ayant besoin de cuire ses aliments ou de faire simplement son café, a mis le feu au tronc et a continué sa route sans s’inquiéter de ce qui pourrait advenir, au risque d’incendier toute une partie de la forêt. Que de richesses inexploitées ! que de trésors perdus par l’absolue indifférence !
OULOU DJAMI
La grande mosquée de Brousse.
Le guide nous indique les affûts. Nous nous dispersons et prenons chacun possession de notre poste. Les rabatteurs qui depuis longtemps ont pris au plus court par un chemin de traverse commencent à faire entendre leurs cris. Cette forêt si tranquille, si calme tout à l’heure se remplit d’un vacarme infernal ; ces sons perçants et gutturaux ne sont dominés que par les coups de fusils et le froissement des branches qui, s’écartant brusquement, se brisent devant la course vertigineuse des fauves affolés.