Nous vîmes les daims, les cerfs, les sangliers, poussés par les rabatteurs, passer devant nous comme des ouragans. Seul l’ours que l’on cherchait persista à rester invisible. On voyait bien ses traces, les guides les indiquaient, les suivaient, mais bientôt les perdaient. Cet animal têtu se refusa, pendant douze longues heures, à nous faire voir son museau.

Quand il fut bien constaté que rien au monde ne pouvait, pour le moment, décider le seigneur et maître ours à se départir de sa prudente réserve, et que, aussi longtemps que nous l’assourdirions des cris des rabatteurs, il continuerait à se lécher tranquillement les pattes dans quelque caverne inaccessible, en se moquant de nos efforts et de nos fatigues, nous décidâmes de revenir au village, où nous ne parvînmes qu’à la nuit tombée.

Après avoir mangé à nouveau de la pâtée d’orge bouillie aux feuilles de coquelicots — singulière nourriture ! — payé grassement les rabatteurs, c’est-à-dire toute la population de cet amas de cabanes, nous remontons à cheval et reprenons, à travers les ravins et les défilés, la route de la ville, assaillis par les miaulements plaintifs des chacals, — animaux inoffensifs, mais bien désagréables pour les oreilles sensibles !

II
L’ASCENSION DU MONT OLYMPE

L’excursion à faire. — L’Olympe vierge. — Le kiosque impérial. — Les lits d’anciens torrents. — La forêt. — Le premier plateau. — Le deuxième plateau. — Une oasis dans un désert de pierres. — Le troisième plateau. — La montée à pied. — Le panorama.

Il est une excursion que tous les touristes qui vont à Brousse ne manquent point de faire : c’est l’ascension du mont Olympe, au pied duquel s’étend la ville.

C’est tout au plus l’affaire d’une journée, montée et descente ; et une journée, en Asie, cela représente à peine une heure à Paris.

Mais il est nécessaire de s’approvisionner de tout absolument, avant de partir. Ce n’est plus ici comme en Suisse, où chaque montagne est exploitée commercialement par les indigènes pour les touristes, — ou contre eux, au choix. Il n’y a pas de relais, pas de chemin de fer du Righi, pas d’hôtel de la Pierre à voir ou autre ; on ne délivre point de ticket comme au tourniquet des gorges du Trient ; il n’existe pas même de guides patentés. L’industrie ne s’est pas encore emparée du mont Olympe et ne l’a pas mis en coupe réglée pour le détriment des voyageurs. Aussi cette excursion, en somme très simple et très facile, possède-t-elle encore le caractère d’originalité imprévue qui fait le charme des excursions d’artistes. Il est vrai d’ajouter que si l’Olympe n’est pas exploité par les hôteliers commerçants, il l’est souvent par les voleurs. Mais à choisir entre ces deux maux je préfère encore le second ; il a son côté pittoresque, et d’ailleurs on peut quelquefois en réchapper, chose impossible dans le premier.

Donc bien armés et munis des provisions de bouche nécessaires, on part à cheval dans la direction de l’Est. Après avoir passé le groupe de platanes de Tefferich on atteint le kiosque impérial où le Sultan n’est venu qu’une fois encore. C’est une petite bâtisse formée de trois pavillons soudés ensemble pour ainsi dire, en pierre, à un seul étage : un bourgeois de Chatou hésiterait à s’y loger. Mais, par compensation, la vue est magnifique. Des fenêtres de ce « palais » l’œil embrasse toute l’étendue de la plaine de Brousse et perçoit jusqu’au golfe de Ghemlek. Quand les rayons du soleil viennent dorer ce panorama on a devant soi un magnifique tableau, et le peintre est forcé d’avouer son impuissance à rendre dans sa parfaite tonalité l’indiscutable beauté de cette terre d’Asie.

La montée ensuite devient plus difficile. On suit des chemins raboteux, parsemés de larges roches presque plates qui vont s’étageant. La surface unie, et comme usée par le frottement, qu’offrent ces roches, leur encaissement, peuvent faire supposer que ce sont d’anciens lits de torrents aujourd’hui desséchés. Là il est nécessaire, pour raison de sécurité, de laisser la bride entièrement libre au cheval, tout en se tenant toujours prêt à le soutenir au moindre faux pas ; ces chevaux du pays, petits, maigres, ont le pied assuré à l’égal du mulet ; ce n’est point ici le cavalier qui doit guider sa monture ; il doit se fier sans réserve à l’instinct de ces excellentes bêtes.