Je m’habille, et soutenu par un domestique je parviens à gagner la rue. Pouvant à peine marcher, je n’avançais que lentement et encore fallait-il que mon cawas me fît faire place en administrant intelligemment des coups de cravache à tous les badauds turcs, grecs, juifs qui encombraient les rues en fumant tranquillement leur cigarette à la lueur des flammes jaillissant et sifflant dans les airs.

Quand nous passâmes devant le Konak, tous les cafés étaient déjà rouverts, les lanternes allumées, et les cafedji s’empressaient à apporter des sirops et du café aux turcs, accroupis sur les nattes, aspirant placidement le narghilé, en suivant attentivement, comme de fins connaisseurs, les progrès du feu.

Enfin, après avoir gravi très péniblement une petite rue, nous arrivons devant le foyer de l’incendie, à quelque distance de la grande porte du Konak.

Quel spectacle ! Devant ces maisons qui flambaient comme un foyer tout préparé, ces pans de murs qui s’affaissaient, si fragiles, presque sans bruit, la cohue la plus invraisemblable et la moins facile à décrire que l’on puisse imaginer ! Il faudrait le crayon de Callot et la palette de Regnault pour parvenir à donner une faible idée de ce tableau. Entassés dans une ruelle étroite et se resserrant davantage chaque fois que le feu s’avançant s’emparait d’une nouvelle maison, plus d’un millier d’hommes, portant tous les costumes, toutes les coiffures, parlant toutes les langues, ayant leurs armes à la ceinture, regardaient simplement, sans s’étonner — en gens qui en ont vu et qui en verront bien d’autres ! Les rouges reflets des flammes serpentaient sur cet assemblage bariolé de toutes ces couleurs criardes et étonnantes qui, en Orient, font la joie des artistes français et le bénéfice des manufacturiers anglais.

Cette masse humaine restait là parfaitement immobile, ne faisant qu’un simple mouvement de recul, presque automatique, quand les flammes, poussées par le vent, venaient lécher d’un peu trop près le premier rang. Aucun ne songeait à porter secours. A quoi bon ? c’était écrit.

Mais il paraît qu’il était écrit aussi que tout à coup S. A. Ahmed Vefyk Pacha, gouverneur général du vilayet, apparaîtrait au seuil du Konak, tenant à la main un énorme gourdin et se mettrait à administrer, sur les épaules de tous ces badauds qui entravaient les secours organisés par les hommes de bonne volonté, la plus effroyable volée que jamais sujet turc ait reçue de son pacha.

Aucun n’avait songé que cette correction pouvait être écrite ! Aussi tous furent-ils à ce point stupéfaits de cette apparition, non moins frappante que soudaine, qu’au premier moment le gourdin put se lever, s’abaisser, toucher sans qu’un seul badaud eût l’idée de fuir. Et puis tout à coup ce fut une débandade, un sauve-qui-peut général ; on ne peut se faire une idée d’une semblable bousculade ; la ruelle se vida comme par enchantement. Un moment, je crus que tous s’étaient jetés dans l’incendie pour échapper au terrible gourdin. Mais le pacha me rassura en riant et je ne pus m’empêcher de reconnaître avec lui que son système avait du bon… en Turquie.

Cette intervention salutaire et énergique était d’autant plus propice qu’en ce moment les prisonniers, — la prison se trouve dans la vaste enceinte du Konak, — effrayés par les lueurs de l’incendie, commençaient à secouer les barreaux et cherchaient à s’enfuir. Or il y avait alors 250 prisonniers. La situation était réellement critique ; les murs de la prison ne sont guère plus solides que ceux des masures décrites plus haut, et 250 hommes, tous gens de sac et de corde, n’ayant pour la plupart plus rien à espérer dans la vie, et affolés par la crainte d’être brûlés vifs, auraient eu vite raison d’une aussi fragile barrière. Le pacha fit venir dix zaptiés armés de winchesters chargés et les plaça aux barreaux avec ordre de tirer sur le premier prisonnier qui bougerait. Tous se calmèrent aussitôt. Je continuai à penser que tous les systèmes du pacha avaient du bon.

La place étant déblayée et l’ordre rétabli, quelques Européens, aidés de zaptiés, cherchèrent à arrêter l’incendie. Un négociant français amena une pompe à lui appartenant ; mais elle n’était pas en bon état, et les moyens de se procurer de l’eau étaient insuffisants. Je vis la même chose se produire quand j’arrivai à la maison des sœurs de Charité. Là, un négociant arménien avait envoyé une pompe qu’il possédait. Mais les tuyaux étaient trop courts, et pour surcroît de malheur ils vinrent à se crever. Les flammèches voltigeaient déjà sur les toits. On étendit des draps, des couvertures que l’on imbibait d’eau. Cela n’eût pas été suffisant pour préserver, si par bonheur le vent n’eût changé tout à coup et une forte pluie ne fût tombée. Mais déjà alors tout un quartier était brûlé. Au point de vue hygiénique, la ville ne pourra qu’y gagner, car c’était là précisément un des quartiers les plus malsains.

Depuis, j’ai vu beaucoup d’autres incendies en Anatolie. J’ai toujours remarqué que les indigènes comptent moins sur eux-mêmes que sur la pluie, l’absence du vent ou son changement de direction pour apaiser ou atténuer les sinistres. C’est d’ailleurs moins fatigant.